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Chronique du Lundi : Il n’y a pas de rendez-vous ratés entre la France et l’Afrique, l’histoire s’écrit avec des circonstances qui changent selon les époques 

Chronique du Lundi : Il n’y a pas de rendez-vous ratés entre la France et l’Afrique, l’histoire s’écrit avec des circonstances qui changent selon les époques 
Publié le
Par
Christian Gambotti
Lecture 5 minutes

L’Histoire doit appartenir aux historiens. Elle ne peut faire ni l’objet d’une réécriture, ni celui d’une relecture sous le prisme des valeurs de notre époque. Or, l’Histoire des relations entre l’Afrique et la France est, aujourd’hui, instrumentalisée par des activistes qui voient, dans la colonisation, la Françafrique et le Franc CFA, les causes du retard pris par l’Afrique dans son développement.

L’explication est un peu courte, mais elle sert d’argument aux politiciens du court terme qui font du « french bashing » un argument électoral. La colonisation est une réalité. Elle a privé, pendant des décennies, l’Afrique de son identité et relégué sa culture dans la sphère de l’exotisme. Les plus grands esprits humanistes du XIXè siècle, comme Victor Hugo, ont construit l’image d’un continent vide qui n’avait pas d’Histoire. S’ajoute la prétention du colonisateur qui voulait nous faire croire que la mission de l’homme blanc était de faire de l’homme noir un être civilisé. Le malentendu perdure, entretenu par une phrase malheureuse de Sarkozy dans son discours de Dakar.

Contrairement à ce que pense le XIXè siècle et les puissances colonisatrices qui vont s’emparer du continent,  l’Afrique a sa propre Histoire qui se déroule bien avant la colonisation. L’ensemble des caractères propres à la vie (modes de vie, coutumes, organisation politique et sociale, richesse culturelle, réalisations) en font une grande civilisation. Cette Histoire, qui n’est pas un long fleuve tranquille, va être impactée par la colonisation, le commerce triangulaire et les conflits qui ponctuent le XXè siècle.

Avec les indépendances, c’est une autre page de l’Afrique qui s’écrit, mais les Etats africains restent les jouets des grandes puissances qui, militairement et idéologiquement, s’affrontent sur le continent. Chaque Etat africain choisira son camp, soit l’illusion marxiste, soit le rêve occidental. Pour de multiples raisons, largement documentées, l’Afrique reste, pendant des décennies, en marge du progrès et de la mondialisation.

Mesurer la double offensive qui se cache derrière le « french bashing »

L’entrée dans le XXIè siècle ouvre une ère nouvelle dans l’Histoire de l’Afrique avec des paramètres nouveaux : un ordre mondial qui n’est plus celui de la Conférence de Berlin et de Yalta, l’intégration de l’Afrique dans le processus de mondialisation des échanges commerciaux  et la construction, en Afrique, d’une deuxième indépendance, l’indépendance économique. L’Afrique est devenue aujourd’hui un formidable enjeu géoéconomique, géopolitique et géostratégique. Elle est au cœur des guerres d’influence et des guerres économiques que se livrent les Etats à l’échelle planétaire.

La France est concurrencée par des pays qui affirment leur présence sur le continent, en particulier les anciens « amis » de l’Afrique comme la Chine ou la Russie. L’Afrique peut désormais choisir ses partenaires. Macron n’est pas dupe, lorsqu’il dit : « Je pense qu’entre la France et l’Afrique ce doit être une histoire d’amour. » Il sait que ce n’est pas une histoire d’amour, mais, plus prosaïquement, des liens très forts tissés par une Histoire commune, des liens qui se perpétuent, dans certains pays, à travers l’utilisation du français comme langue de travail. Mais, l’Afrique écrit désormais les pages de sa propre histoire.

Les relations entre l’Afrique et la France se heurtent aux circonstances que leur offre l’Histoire immédiate, dont le dernier exemple est le coup d’État militaire au Mali. La France a-t-elle raté son rendez-vous avec le Mali ? Cette manière de poser le problème n’est pas la bonne. Était-il possible d’anticiper la faillite des gouvernements d’ATT, un ancien militaire ? D’IBK, un socialiste, membre de l’International socialiste ? La France fait-elle preuve d’arrogance en croyant qu’elle est propriétaire à vie du pré-carré de ses anciennes colonies ?

En matière de « french bashing », le meilleur exemple est l’étonnant livre d’Antoine Glaser paru en 2016, chez Fayard, « Arrogant comme un Français en Afrique ». Dans un amusant prologue, Antoine Glaser, qui regarde les relations entre l’Afrique et la France dans le rétroviseur de l’Histoire, décrit une Afrique « moquée, raillée, abaissée » par la France depuis Victor Hugo, Léon Blum et Jean Jaurès. Antoine Glaser écrit et réécrit toujours le même livre anti-France. La Françafrique et ses acteurs, qui ressemblent aux « tontons flingueurs » de Lautner, constituent son fonds de commerce.

Macron a raison de dire aux Africains et aux Français : « nous ne devons pas rester prisonniers de notre passé. » La France et l’Afrique existent aujourd’hui dans un monde différent, un monde dans lequel la Chine est devenu le premier partenaire commercial des États africains et dans lequel il est impossible de faire comme si la Russie n’existait pas. Les États africains sont devenus les maîtres du jeu. Les vieilles relations entre l’Afrique et la France, que les livres de Glaser bégaient à l’infini, intéressent-elles les nouvelles générations africaines et françaises ? Je n’en suis pas sûr, comme je ne suis pas sûr que les manifestations anti-françaises de Bamako, au Mali, et de Kaya, chef-lieu de la région du Centre-nord du Burkina Faso, soient des manifestations de tout le peuple malien ou de tout le peuple burkinabé.

Rien n’est plus trompeur que ces manifestations ou que les livres d’Antoine Glaser. L’Afrique saura-t-elle éviter le piège que représente le recours à la milice privée Wagner ? Saura-t-elle éviter le piège de la dette chinoise ? Saura-t-elle lutter efficacement contre le terrorisme ? Saura-t-elle faire preuve de résilience face à la COVID-19 ? D’autres questions tout aussi essentielles méritent d’être posées.  Quant au rendez-vous ratés de la France avec l’Afrique, il n’existe que dans l’esprit des experts autoproclamés des relations entre l’Afrique et la France ou dans les livres que certains journalistes sont obligés d’écrire pour vivre.

Pendant ce temps, l’Afrique évolue, se transforme ; elle noue des relations politiques, économiques et stratégiques avec de nouveaux partenaires. Le « french bashing » cache en réalité une double offensive : une offensive de politique intérieure, comme dans le cas du Mali, et une offensive plus générale contre le monde occidental. Il n’est pas question de « rendez-vous raté » avec l’Afrique, mais d’une Histoire qui s’accélère en Afrique avec le retour, sous une forme nouvelle, de la mythologie des mouvements de libération. Créer des antagonismes contre la France et l’Occident permet  d’accéder au pouvoir en évitant tout débat sur le fond. C’est exactement ce qui se passe au Mali.

Christian GAMBOTTI,
Agrégé de l’Université, Chroniqueur, essayiste. 
Président du think tank Afrique & Partage 
Pour réagir à cette chronique : cg@afriquepartage.org

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