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Réconciliation nationale de la Côte d’Ivoire : Des ethnies et des territoires à la Côte d’Ivoire État-Nation (Chronique du lundi)

Réconciliation nationale de la Côte d’Ivoire : Des ethnies et des territoires à la Côte d’Ivoire État-Nation (Chronique du lundi)
Publié le
Par
Christian Gambotti
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Le ministre de la Réconciliation et de la cohésion nationale, Kouadio Konan Bertin (KKB), envisage de publier prochainement un livre intitulé « De l’Afrique des ethnies à l’Afrique des Etats-Nations – Comment créer les conditions du “vivre et travailler ensemble” ? ». La vision prospective de KKB, convaincu que son devoir d’homme politique est de consolider l’Etat-nation dans lequel vivront des Ivoiriens réconciliés entre eux et avec eux-mêmes, s’appuie sur une analyse historique qui démontre que la conflictualité des ethnies et des territoires, antérieure à la colonisation, a survécu au lendemain des indépendances et rendu plus difficile l’instauration de l’État-nation.

L’histoire récente de la Côte d’Ivoire a montré que ce sentiment d’appartenance à l’ethnie et au territoire a pu être instrumentalisé par certains hommes politiques qui ont cherché à conserver le pouvoir ou à s’en emparer. La réconciliation, selon KKB, ce ne sont pas des accords de façade entre des partis politiques. Il écrit, dans son livre : « l’acceptation des processus de réconciliation par les partis politiques est évidemment une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Il faut que tous les Ivoiriens soient convaincus qu’ils vivent dans un Etat de droit qui les protège, améliore leurs conditions de vie et les rassemble tous dans le projet d’un destin commun. Il nous faut donc créer les conditions du vivre et travailler ensemble. Parler de cohésion nationale, une notion qui reste abstraite pour beaucoup d’Ivoiriens, c’est aussi parler de cohésion sociale, ce qui nous renvoie aux réalités économiques et sociales, aux conditions de vie des populations. »

Si construire un destin collectif national passe par l’acceptation de faire de la politique dans un cadre démocratique, il faut aussi construire une justice impartiale et un nouveau tissu économique, social et culturel. La contribution du CREDCI (Cercle de Réflexion Demain la Côte-d’Ivoire), publiée à l’occasion du colloque de la réconciliation nationale organisé en juillet 2013 par la CDVR à Yamoussoukro, n’a rien perdu de sa pertinence : la réconciliation se définit comme la construction d’un destin collectif national qui transcende l’appartenance à l’ethnie et au territoire.

Sous l’impulsion du Président Alassane Ouattara, KKB souhaite réinventer le rêve du Père de la nation ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny, qui avait su unifier 60 ethnies pour construire l’Etat-nation ivoirien. KKB voit dans la transformation du RHDP, le 16 juillet 2018, en un mouvement unifié, autre chose qu’une simple coalition politicienne de gouvernement. Il y voit l’aboutissement, voulu par Alassane Ouattara, du processus de création d’un parti transethnique et transgéographique, qui a vocation à être partout présent sur le territoire national.

L’acceptation de faire de la politique dans un cadre démocratique

La main toujours tendue du président Ouattara pour la réconciliation a-t-elle été entendue ? Le ministre de la Réconciliation, Kouadio Konan Bertin, veut le croire à partir d’une évolution politique qui fait que tous les partis ont participé aux dernières élections législatives et que, le mardi 7 juin 2022, Adama Bictogo a été élu président de l’Assemblée nationale sur la base d’un consensus obtenu avec l’opposition. Deux faits inédits qui témoignent de la volonté de tous les acteurs politiques ivoiriens à faire de la réconciliation nationale une réalité.

KKB se réjouit que l’opposition soit plus ouverte au dialogue inclusif que cherche à instaurer le Président Alassane Ouattara. Ce dernier a multiplié les gestes d’apaisement : rencontre avec Bédié, retour du président Laurent Gbagbo et de nombreux exilés en Côte d’Ivoire, libération de nombreux prisonniers politiques. « Le président Ouattara est déterminé à réconcilier tout le peuple. Cela veut donc dire que personne ne sera exclu », assure KKB, qui ajoute : « Mais pour aller à la paix, à la réconciliation, il faut que deux volontés se rencontrent ».

La volonté de la majorité présidentielle et celle de l’opposition semblent enfin se rencontrer. Mais, les prochaines échéances électorales majeures (2023, les régionales et 2025, la présidentielle) sont-elles à l’abri de nouveaux épisodes de violences ? KKB, qui s’est porté candidat à l’élection présidentielle de 2020, pour sauver la démocratie, en est convaincu : le peuple ivoirien, un peuple mûr politiquement, aspire à vivre en paix et il préfère les urnes aux armes.

Cohésion nationale et cohésion sociale

Pour KKB, si la réconciliation se limite à des envolées lyriques et des commissions dans lesquelles rien ne se règle, elle restera une abstraction portée par un discours politique vide rejeté par les populations. Il ajoute : « comme il existe un véritable lien entre la stabilité politique et le développement économique, il existe un lien réel entre la cohésion nationale et la cohésion sociale ».

Il se réfère à ce que disait le Président Houphouët-Boigny : « Ce que veut l’Ivoirien, c’est le partage de la richesse et non de la misère. » On a donc, dans le droit fil de la pensée d’Houphouët-Boigny, deux idées : pour qu’il y ait un partage des richesses, l’Ivoirien doit « avant tout, contribuer à créer ces richesses » ; et, pour un meilleur partage des richesses, la croissance doit être plus inclusive et les politiques sociales véritablement protectrices.

Très pragmatique, KKB, qui se méfie des envolées lyriques dont l’objectif est de masquer les réalités sociales et culturelles, ajoute : « C’est sur la solidité du sous-bassement économique et social que se construit une réconciliation effective. Sans cohésion sociale, il ne peut y avoir de cohésion nationale. » S’ajoute dans l’esprit du ministre de la Réconciliation et de Cohésion nationale la nécessité de bâtir une justice impartiale à même de fonctionner.

De l’Afrique des ethnies à l’Afrique des Etats-nations

Le sentiment d’appartenance à une ethnie et à un territoire a survécu à la colonisation et à l’instauration de l’État-nation. L’Afrique doit s’installer définitivement sur la trajectoire d’une ère nouvelle avec le passage de l’Afrique des ethnies à l’Afrique des Etats-nations. L’Etat-nation est, en Afrique, une réalité nouvelle avec ses frontières, ses lois que promulgue un pouvoir central et sa langue de travail, alors que l’Histoire millénaire de l’Afrique se résume, même sous les grands Empires, à des affrontements ethniques et des fractures territoriales, au poids des chefferies et des autorités traditionnelles.

L’État-nation, qui est relativement jeune, entre en compétition avec le poids des ethnies, l’enfermement clanique et l’ancrage territorial dans une relation complexe qui oscille entre acceptation et affrontement. Le sentiment d’appartenance à l’ethnie et au territoire est instrumentalisé par certains hommes politiques qui cherchent à s’emparer du pouvoir ou à le conserver.

En réunissant 60 ethnies autour d’une langue commune de travail, le français, Houphouët-Boigny sait que, face à l’Histoire, il construit la jeune nation ivoirienne et l’Ivoirien nouveau. C’est ce projet de destinée collective dans le partage des mêmes valeurs que le ministère de la Réconciliation doit porter et réinventer.

Christian Gambotti
Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –
Directeur général de l’université de l’Atlantique
Contact :cg@afriquepartage.org

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