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À Madagascar, démocratie cherche opposition 

À Madagascar, démocratie cherche opposition 
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La Rédaction
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À près de six mois du premier tour de l’élection présidentielle à Madagascar, c’est le flou qui domine un échiquier politique traditionnellement chaotique. De multiples doutes persistent sur la capacité de l’opposition malgache à nourrir efficacement le débat démocratique.  

Le 9 novembre 2023, les électeurs malgaches seront appelés à se rendre aux bureaux de vote afin d’élire leur Président de la République. Une échéance électorale capitale dans un pays aux structures et réflexes démocratiques encore fragiles et où les militaires ont eu trop souvent le rôle d’arbitre. Mais à quelques mois du scrutin, les principaux leaders de l’opposition font pâle figure. Entre apparatchiks du système politique, réseaux troubles et surtout, une absence totale d’idées politiques neuves, la situation est inquiétante pour la démocratie malgache.   

Une opposition empêchée ? 

C’est une décision qui n’est pas passée inaperçue : le 31 mars dernier, le ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation à Antananarivo annonça que, pour assurer la paix civile, toutes les manifestations « à caractère politique » dans un lieu public seraient interdites « avant le début officiel de la campagne présidentielle », soit 30 jours avant le premier tour. Une mesure touchant tous les partis politiques, y compris celui de la majorité présidentielle, et qui ne concernerait pas les événements tenus dans des lieux clos.  

Mais cette disposition a malgré tout provoqué les critiques de plusieurs pays étrangers et surtout l’indignation des différents partis d’opposition. Ces derniers sont tous montés au créneau pour dénoncer une « menace contre le débat démocratique » et une « entrave au bon déroulement des élections ».  

Pourtant, c’est peut-être « l’arbre qui cache la forêt » : les observateurs internationaux sur place s’inquiètent surtout de la tournure que prend le débat politique sur l’île. En effet, le président sortant Andry Rajoelina fait face à une opposition divisée avec pour seul dénominateur commun la volonté de prendre par les urnes le Palais d’Iavoloha. La toute récente mesure de libéralisation du prix de la vanille revenant ainsi sur la décision – qui semblait prometteuse il y a trois ans – de fixer un prix plancher, prive l’opposition de sa principale critique en matière économique. Une arme en moins dans un arsenal déjà bien maigre du côté des oppositions. En effet, les programmes et mesures peinent grandement à émerger et toute la campagne est – à l’heure actuelle – vouée à une course convenue entre vieux routiers de la politique malgache.  

En 2011, Andry Rajoelina (à l’époque Président de la Haute Autorité de la Transition) a promulgué la toute première loi portant statut de l’opposition et des partis d’opposition. Cette loi prévoit que l’opposition soit dirigée par un Chef de l’opposition officiel. Malheureusement pour eux, les groupes politiques actuels d’opposition n’ont pas été capables de désigner un Chef. C’est pourquoi, l’opposition part en ordre dispersé. 

Des présidentiables du passé ou au passif trop lourd ?  

Président de 2002 à 2009, Marc Ravalomanana symbolise à lui seul les affres de la politique malgache. Élu en 2002 dans un contexte plus que trouble, Ravalomanana prend finalement le chemin de l’exil en Afrique du Sud après avoir remis le pouvoir en mars 2009 à un directoire militaire chargé de rétablir une paix sociale troublée notamment par la volonté présidentielle de se doter d’un avion estimé à 60 millions de dollars, montant non voté par les Lois de Finances de l’époque. Une gabegie dans un pays parmi les plus pauvres au monde où plus de trois quarts des habitants vivaient alors avec moins de 2 dollars par jour. Condamné l’année suivante par contumace aux travaux forcés pour la mort d’une trentaine de partisans d’Andry Rajoelina devant le Palais présidentiel en février 2009, Marc Ravalomanana revient de manière rocambolesque à Antananarivo en 2014, pendant le mandat du Président Hery Rajaonarimampianina, avant de pouvoir concourir librement à l’élection présidentielle de 2018. Défait, il a reconstitué une plateforme d’opposition (RMDM) à compter de 2019 et devrait se déclarer prochainement, malgré son âge (73 ans). Sur quel programme ? Nul ne le sait à moins de six mois de l’élection. Pour l’instant, il se contente de dénoncer le régime actuel et d’induire en erreur ses sympathisants en décrivant son mandat passé comme une période bénie.   

Autre presque-candidat dont l’annonce et le programme se font attendre, Siteny Randrianasoloniaiko, illustre un autre aspect peu recommandable de la politique malgache : celui des réseaux. La politique malgache est constituée de réseaux – pour beaucoup souterrains – et ceux entretenus par Randrianasoloniaiko sont pour le moins problématiques. Vice-président de la Fédération Internationale de judo (FIJ) depuis 2021, le député élu aux couleurs de la majorité présidentielle avant de se démarquer, serait très proche de la Russie notamment via Marius Vizer, président de la FIJ aux accointances connues avec un certain Vladimir Poutine. Une proximité avec le pouvoir russe qui pourrait avoir des répercussions économiques directes à Madagascar puisque Randrianasoloniaiko s’est récemment opposé au développement d’une mine d’ilménite par la société australienne Base Ressources avec pour objectif – selon certains – de laisser place nette aux intérêts russes par l’intermédiaire de Marius Vizer, déjà présent dans le pays.  

Enfin, Hajo Andrianainarivelo constitue l’ultime figure présidentiable bien identifiée des électeurs malgaches. Et pour cause, il a été à la tête de différents ministères entre 2009 et 2022 et fidèle soutien d’Andry Rajoelina jusqu’à croire en sa bonne étoile qui l’amène à démissionner du gouvernement l’année dernière afin de se consacrer à son parti (MMM) et ses ambitions présidentielles. Mais ce technocrate habitué des arcanes du pouvoir depuis des dizaines d’années risque d’avoir beaucoup de mal à incarner aux yeux de l’opinion publique un quelconque renouveau politique.  

Une opposition de personnes, mais nullement d’idées : difficile de placer les trois principaux opposants du Président sortant sur un axe gauche-droite, tant les programmes et les déclarations se contentent pour l’instant de positionnements très convenus sur la lutte contre les inégalités, la défense de la république et la lutte contre la corruption. Chaque candidat semble s’apparenter à une écurie de réseaux d’intérêts, tranchant avec un Président sortant dont l’exercice du pouvoir pourrait lui permettre de se positionner médiatiquement en défenseur de l’intérêt général.  

En bref, il reste six mois à l’opposition malgache pour se trouver de nouvelles idées, de nouveaux visages et espérer de nouvelles perspectives. Car en l’état, le président sortant Andry Rajoelina apparaît comme le grand favori du scrutin de novembre prochain.  

Emmanuel Dumbia

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