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Politique

Chronique du lundi : entretien avec Christian Gambotti

Chronique du lundi : entretien avec Christian Gambotti
Publié le
Par
Charles Kouassi
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Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches du l’Afrique de Demain) – Directeur
Général de l’Université de l’Atlantique – Chroniqueur, essayiste, politologue, CHRISTIAN GAMBOTTI a accordé un entretien à l’Intelligent d’Abidjan dans lequel il
dit ce qu’il pense de l’Afrique. GÉOPOLITIQUE DE L’AFRIQUE

Charles Kouassi – Comment voyez-vous l’Afrique, aujourd’hui ? N’avez-vous pas le sentiment que le continent est définitivement intégré à la mondialisation et qu’il est devenu l’épicentre des grands défis de notre époque ?

Christian Gambotti – L’Afrique est devenu un continent hautement stratégique vers lequel se précipitent tous les dirigeants de la planète. Géopolitique, développement économique et social, lutte contre le réchauffement climatique et la désertification, lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée, santé, éducation, emploi, sécurité alimentaire, métropolisation et urbanisation incontrôlées, démographie, migrations, l’Afrique concentre en effet tous les grands défis de notre époque. C’est donc en Afrique que se joue, pour une large part, l’avenir de l’humanité. Elle est devenue aussi l’épicentre d’une guerre d’influence entre l’Occident et la Russie. Ce n’est pas un hasard, si, au lendemain de sa réélection, Emmanuel Macron, pour son premier déplacement à l’étranger, se projette en Afrique. Ce n’est pas un hasard si, au moment où se déroule la guerre en Ukraine, Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, fait une tournée en Afrique (Egypte, Congo, Ouganda), afin de rassurer les Etats africains sur la reprise des exportations des céréales ukrainiennes et russes. Ce qui se joue en Afrique, c’est une véritable guerre d’influence entre, d’un côté, l’Occident et, de l’autre, les « nouveaux amis » de l’Afrique ou les « amis retrouvés » comme la Russie, habile à présenter l’Afrique d’aujourd’hui comme l’éternelle victime de la colonisation. L’Afrique se retrouve dans une situation nouvelle : parler à la fois à l’Occident, à la Russie, à la Chine et à ses « nouveaux amis », afin de défendre ses intérêts et être suffisamment forte pour imposer ses exigences à ses interlocuteurs.

L’Afrique est-elle assez forte pour parler d’une seule voix dans un monde multipolaire où se dessinent de nouvelles géographies politiques et économiques, et où se construisent de nouvelles alliances ?

L’Afrique-puissance, capable de parler d’une seule voix, cherche depuis toujours à se construire sous l’action des dirigeants les plus lucides qui ont présidé l’Union Africaine (UA), que ce soit, hier, Paul Kagamé, aujourd’hui, Macky Sall. Il ne s’agit pas d’un retour au panafricanisme, un mythe dont la charge symbolique contribue encore à nier la réalité d’une Afrique plurielle composée de 54 Etats souverains. Il ne s’agit pas, non plus, pour l’Afrique, de choisir entre l’Occident et la Russie ou la Chine. En diversifiant ses partenaires, l’Afrique cherche avant tout à développer de nouvelles opportunités économiques, mais elle ne doit pas oublier que chaque alliance a un « prix politique ».

17 pays africains se sont abstenus lors du vote de la résolution onusienne qui condamnait l’invasion de l’Ukraine par la Russie, 12 ont décidé de ne pas prendre part au vote. Macky Sall, président de l’Union Africain, s’est rendu à Sotchi pour rencontrer Poutine. Les dirigeants africains font-ils un choix « politique » qui les éloigne de l’Occident ?

Ce n’est pas ce que je dis. Les dirigeants africains, conscients de leurs atouts, ne veulent plus subir les conséquences des nouvelles géographies politiques telles qu’elles se dessinent depuis la guerre en Ukraine. Des activistes, instrumentalisés par des forces négatives extérieures, jouent la partition d’un retour aux guerres coloniales et font le choix de la Russie. Les opinions publiques s’interrogent. C’est une évidence : la question du rapport à l’Occident se pose avec une acuité nouvelle. Il est évident qu’Emmanuel Macron et le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, lors de leurs déplacements en Afrique, ont tenu des discours concurrents. Mais, le Congo-Brazzaville de Sassou Nguesso s’est affiché devant Lavrov comme un pays « neutre » depuis que la Russie a envahi l’Ukraine, en février 2022. La politique étrangère de la France et de la Russie fait du développement d’un partenariat global avec les pays africains une priorité absolue. La communauté internationale voit dans l’Afrique un contributeur-clef dans le règlement des défis de notre époque. Nous ne sommes plus dans la période de la « Guerre froide », lorsque l’Afrique était le jouet des superpuissances, ni dans l’Après-guerre froide, lorsque l’Afrique était devenue un continent oublié, marginalisé. L’Afrique participe pleinement à toutes les dynamiques contemporaines de la mondialisation.

Est-il juste de dire que la France perd du terrain en Afrique, notamment dans son ancien « pré-carré » ?

Poser la question ainsi est extrêmement réducteur. La France est, ce qui est normal, concurrencée par d’autres pays en Afrique. Ce qui caractérise les nouvelles géographies politiques, ce sont les guerres économiques que se livrent les Etats entre eux. Les rapports de dépendance entre l’Afrique et une ancienne puissance coloniale comme la France n’existent plus, comme il n’existe plus de « marchés protégés » pour les entreprises françaises. Ce ne sont pas les appuis techniques, financiers ou militaires que la France peut apporter à certains Etats africains qui changent la donne : les Etats africains sont des Etats souverains en droit de nouer les alliances qu’ils souhaitent ; ils ne veulent ni rompre avec l’Occident, ni se priver des opportunités économiques que leur offrent les « nouvelles routes de la soie » chinoises. C’est donc une nouvelle géographie économique, mais aussi politique, qui se dessine aujourd’hui. L’Afrique doit savoir profiter de cette nouvelle géographie politique qui conduit les dirigeants de la planète à venir trépigner dans la salle d’attente des palais présidentiels des chefs d’Etat africains. La France ne perd pas de terrain en Afrique, même si elle y est moins influente. Cette concurrence que subit la France la conduit à repenser sa politique africaine, d’où la visite de Macron dans 3 pays africains : Cameroun, Bénin, Guinée-Bissau. Président de la Cédéao, Umaro Sissoco Embalo, le président de la Guinée-Bissau est un interlocuteur incontournable, car il est en charge des dossiers sensibles du Burkina, de la Guinée et surtout du Mali. Macron souhaite consolider le rôle des institutions régionales africaines dans tous les domaines, notamment sur les questions de sécurité.

L’Afrique est-elle en mesure d’assumer ce rôle nouveau qui fait d’elle le maître du jeu dans les dynamiques contemporaines ?

Souvenez-vous de ce que disait Félix Houphouët-Boigny, je cite de mémoire : qui tient l’Afrique tient le monde, car qui tient l’Afrique tient toutes les matières premières. Les dirigeants de la planète entière le savent. Les chefs d’Etat africain ont-ils conscience de leur puissance ? Ils sont en passe de devenir les maîtres du jeu, s’ils s’en donnent les moyens, ce qui suppose une plus grande stabilité politique, une gestion plus rigoureuse des matières premières dont le continent regorge et des politiques publiques tournées vers une croissance plus inclusive et un meilleur partage des richesses.

Réalisé par Charles Kouassi

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