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Chronique du lundi – Pour bien comprendre l’afrique d’aujourd’hui

Chronique du lundi – Pour bien comprendre l’afrique d’aujourd’hui
Publié le
Par
Christian Gambotti
Lecture 7 minutes

Si le continent a désormais pris place dans la mondialisation et s’il participe pleinement aux dynamiques contemporaines, le malentendu sur l’Afrique demeure. Lorsque l’Occident en général et la France en particulier parlent d’écrire une page nouvelle de leur relation avec l’Afrique, en réalité, rien ne change.

Bien sûr, l’Afrique évolue, se transforme et cette évolution se fait avec des appuis techniques et financiers extérieurs. Les réponses africaines aux défis que l’Afrique doit relever se multiplient. L’abondance de ses richesses naturelles et le dynamisme de son capital humain, des politiques publiques qui contribuent à développer le secteur privé et améliorer les conditions de vie des populations, l’Etat-nation qui s’affirme, l’enrichissement national qui résulte d’une croissance forte, tout cela constitue désormais une somme de réalités palpables qui devraient conduire à une plus grande stabilité politique et une paix durable en Afrique. Il n’en est rien.

L’Afrique, qui entre dans une ère de fortes turbulances, n’a jamais été aussi instable, comme en témoigne, ces derniers mois ; la succession des coups d’Etat militaires (Mali, Burkina Faso, Niger, Guinée Conakry, Gabon). Cette passation forcée de pouvoir nous renvoie-t-elle aux années sombres de l’Afrique postcoloniale, qui, selon, l’ingénieur agronome René Dumont, était mal parie. 

Dans son livre « L’Afrique noire est mal partie », publié en 1962, Dumont dénonce un contexte de décolonisation trop optimiste qui va conduire les élites africaines issues des indépendances et les anciennes puissances colonisatrices à prendre les mauvaises décisions en matière de développement. Le livre de Dumont porte sur l’agriculture africaine. Il demande aux Africains de reprendre en main leur agriculture, précisant que seule une culture vivrière locale leur permettra d’éradiquer la faim. L’agriculture africaine ne sera jamais moderniser et la faim n’est toujours pas éradiquée. On pourrait multiplier les mauvais choix qui ont été faits par les élites africaines issues des indépendances et qui dirigeront des pays soumis au double carcan de l’organisation ethnique du pouvoir et du parti unique. 

Cette période appartient aux historiens, même si elle sert aujourd’hui encore à nourrir le discours antioccidental des activistes pro-russes. Ce qui est particulièrement intéressant à analyser, c’est l’entrée de l’Afrique dans le XXIè siècle et ce moment où, selon Antoine Glaser, les dirigeants africains, que l’abondance des richesses naturelles et le rôle géopolitique du continent ont rendu tout-puissants, semblent avoir inversé les rapports de dépendance à leur profit. L’Occident, qui, depuis l’effondrement de l’URSS, se croyait le seul maître du jeu en Afrique, multipliant les déclarations d’amitié, notamment la France dans son ancien « pré carré » francophone, n’a pas vu que l’Afrique avait changé.

Le seul prisme de l’économie

Adossés à des think tank dont le rôle est de « vendre », sous couvert de neutralité, les grandes multinationales occidentales aux Etats africains, en créant et multipliant, de façon artificielle et dans tous les domaines, les « Africa Summit », l’Occident a choisi de privilégier le prisme de l’économie. L’Afrique, largement accompagnée par les bailleurs de fonds (FMI, Banque Mondiale, etc.) a alors été présentée comme un Eldorado pour les investisseurs internationaux et le moteur de la croissance mondiale. Le potentiel économique de l’Afrique n’est pas contestable. Il s’accompagne d’un de « dividende démographique », qui est, selon l’ONU, optimal pour le développement économique du continent. 

Mais, en réalité, pour tirer profit de cette double opportunité (richesses naturelles et dividende démographique),  les Etats africains doivent investir massivement, notamment dans le capital humain (accès à la santé, à l’eau, à l’électricité, à l’éducation, au logement  et à l’emploi dans l’économie formelle).  Or, les Etats africains, adossés à des économies fragiles, n’ont pas les ressources budgétaires nécessaires. Première conclusion : porté par l’investissement public et privé, l’enrichissement national est, dans de nombreux pays africains, une réalité, mais le partage des richesses et les aides de la communauté internationale n’atteignent pas les populations, les inégalités se creusent.

Décryptage des derniers coups d’Etat militaires

Décrypter les derniers coups d’Etat militaires permet de mieux comprendre l’Afrique d’aujourd’hui. L’erreur serait de croire que nous sommes revenus aux années sombres de la période immédiatement postcoloniale. Si, selon les données, 45 des 54 pays africains ont subi au moins une tentative de coup d’État depuis 1950, ce qui donne 214 tentatives de coup d’Etat, dont 106 réussies. Les coups d’État en Afrique étaient en déclin ces deux dernières décennies. Or, le continent africain a connu une augmentation significative des coups d’État ces dix-huit derniers mois au cours desquels des militaires ont pris le pouvoir : Mali, Guinée, Burkina Faso, Soudan, Niger, Gabon. 

Après le putsch au Soudan, en octobre 2021, Antonio Guterres, le Secrétaire général des Nations unies, a parlé d’une « épidémie » de coups d’État en Afrique. Tous ces coups d’Etat militaires acceptent une explication commune, que ce soit pour la zone sahélienne ou l’Afrique centrale : des gouvernements civils en échec, incapables de lutter contre la pauvreté et l’insécurité, notamment dans la zone sahélienne avec la menace djihadiste), des dirigeants frappés d’illégitimité (fraude électorale, corruption). 

L’erreur serait de croire que ces coups d’Etat militaires ont été fomentés par le Kremlin dans des officines secrètes. Moscou a su saisir l’opportunité offerte par la montée, depuis des années, du sentiment antifrançais dans une partie des populations, notamment parmi les jeunes générations. Deuxième conclusion : l’Occident en général et la France en particulier n’ont pas vu que l’Afrique avait changé. S’adressant uniquement à des Etats et à leurs dirigeants, l’Occident n’a pas mesuré la colère et la frustration des populations projetées hors du partage des richesses et toujours exclues d’une Histoire de l’Afrique qui est en train de s’écrire avec des demandes nouvelles.  

La Russie, en réactivant le discours anticolonial, s’adresse aux populations et aux jeunes générations qui veulent se débarrasser du vieux monde, dont la France, qui ne mesure pas le haut degré de la résurgence de la mémoire anticoloniale, apparaît comme le symbole. L’Afrique s’est réveillée dans les années 1960. Les populations se réveillent aujourd’hui en posant des questions dérangeantes, parce que les aides extérieures et l’enrichissement national ne les atteignent pas. Ces populations frappent aujourd’hui à la porte de l’Histoire.

L’illusion de l’Africanisation du monde

Abondance des richesses nationales et des terres arables, dividende démographique, formidable enjeu géoéconomique, géopolitique et géostratégique, influence culturelle, les dirigeants de la planète entière qui trépignent dans la salle d’attente des palais présidentiels africains (Antoine Glaser), l’illusion est complète pour nous faire croire que nous assistons à l’africanisation du monde. L’influence culturelle de l’Afrique est une réalité : musique, mode, art, cuisine. L’africanisation culturelle du monde est ancienne, notamment à travers le rôle joué par les diasporas, une diaspora évaluée aujourd’hui à plus de 50 millions. 

Cette influence culturelle africaine n’est pas uniquement récréative, elle n’est pas non plus à reléguer dans la sphère de l’exotisme. Elle porte de plus en plus des revendications politiques et sociales. On peut faire référence à la JMCA (Journée Mondiale de la Culture Africaine et Afro-descendante), qui, tous les 24 janvier, sous l’égide de l’UNESCO, célèbre l’identité culturelle africaine et lui donne une visibilité mondiale. Mais, cette africanisation du monde ne touche pas à l’essentiel : la véritable participation de l’Afrique à la marche du monde et aux dynamiques contemporaines.

La France ne peut pas prétendre écrire une page nouvelle de ses relations avec l’Afrique, si les aides qu’elle apporte au continent n’atteignent pas les populations. Au Gabon, il y a 100 entreprises françaises. Comment expliquer le coup d’Etat militaire qui vient de s’y produire ? Posons cette question dérangeante : à qui a profité l’enrichissement national auquel participent les entreprises françaises et, de plus en plus, les entreprises chinoises ? Si vous répondez « au peuple », c’est que vous n’avez pas compris ce qu’il se passe aujourd’hui en Afrique, avec des putschistes qui apparaissent comme des libérateurs.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@agriquepartage.org

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