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Chronique du lundi –  en Côte d’Ivoire, si tous les voyants sont au vert, il existe un voyant rouge : l’insécurité aux frontières du nord

Chronique du lundi –  en Côte d’Ivoire, si tous les voyants sont au vert, il existe un voyant rouge : l’insécurité aux frontières du nord
Publié le
Par
Christian Gambotti
Lecture 6 minutes

Incontestablement, la Côte d’Ivoire est aujourd’hui solidement installée sur la trajectoire de l’émergence. Elle bénéficie de la confiance des investisseurs et des bailleurs de fonds internationaux. Les grandes orientations des politiques publiques n’oublient pas le social et beaucoup a été fait dans ce domaine. L’accès aux services de base s’accélère (eau, électricité, santé, éducation). Le pari de la stabilité politique, comme en témoigne la participation, lors des dernières élections, de tous les partis politiques, est en passe d’être gagné. 

Le piège d’une euphorie qui conduit à ne pas voir ce qu’il faut voir

L’évolution, la transformation et le rayonnement de la Côte d’Ivoire depuis 2011, au sortir d’une longue parenthèse d’effacement (1993-2010) et de graves crises politico-militaires, sont devenus des réalités palpables que personne, dans l’opposition, n’est en mesure de contester. S’ajoute le sacre de l’équipe nationale de football lors de la dernière CAN (Coupe d’Afrique des Nations). Est-ce que tout va bien ? Est-ce que tous les voyants de l’économie et du social sont au vert ? Est-ce que la Côte d’Ivoire est à l’abri des turbulences politiques et géopolitiques qui agitent toute la zone sahélienne ? Les dirigeants ivoiriens ne doivent pas tomber dans le piège d’une euphorie qui conduirait à ne pas voir ce qu’il faut voir. 

D’abord, beaucoup reste à faire pour répondre aux aspirations et aux attentes des populations. Ensuite, le progrès démocratique et la stabilité politique ne sont jamais définitifs, comme risquent de le montrer les deux années, 2024 et 2025, qui débouchent sur l’élection présidentielle d’octobre 2025. Enfin, le monde devenu multipolaire voit s’aggraver les causes de conflictualité entre les Etats. Quelle est la plus grande menace à laquelle la Côte d’Ivoire doit alors faire face ? Il s’agit du terrorisme djihadiste qui, depuis la bande sahélienne, avance ses pions vers les pays du Golfe de Guinée et tente d’implanter une base arrière dans le Nord de la Côte d’Ivoire, notamment dans la région du Parc national de la Comoé avec une grande forêt qui abrite déjà des groupes terroristes, même si cette région est, selon le Chef d’état-major des armées, Lassina Doumbia, « sous contrôle ». L’armée ivoirienne mène « des opérations conjointes » avec les pays frontaliers », elle a renforcé sa présence sur les frontières du Nord, en particulier sur la frontière avec le Mali. Quelles sont les causes de l’insécurité aux frontières du Nord, une insécurité qu’il ne faut pas minimiser ?

L’insécurité aux frontières du Nord

La logique terroriste reste une logique d’extension et de conquête territoriale avec un seul objectif : étendre leur idéologie totalitaire sur toute l’Afrique de l’Ouest. Si la Côte d’Ivoire est la cible programmée du terrorisme djihadiste, un terrorisme transnational, c’est pour trois raisons : 1) les frontières entre, d’un côté, la Côte d’Ivoire et, de l’autre, le Mali et le Burkina Faso, épicentres du terrorisme djihadiste, sont poreuses. Ni le Mali, ni le Burkina Faso, entrainés dans une guerre sans fin depuis des années contre les groupes terroristes, ne sont en mesure de remporter cette guerre. Tous les pays frontaliers du Mali et du Burkina Faso sont sous la menace de la pieuvre djihadiste. 2) La Côte d’Ivoire possède l’économie la plus puissante de l’Afrique de l’Ouest francophone ; pays riche, lorsqu’on la compare aux Etats du Sahel, elle suscite la convoitise des djihadistes 3) Sa proximité avec l’Occident et les liens étroits qu’elle entretient l’ancienne puissance coloniale, la France, font de la Côte d’Ivoire une cible privilégiée des activistes qui cherchent à attiser le sentiment antigouvernemental. Pour un analyste du Crisis Group, les activistes présentent « la Côte d’Ivoire [comme] une vitrine de l’Occident ». Pour les puissances étrangères qui financent les activistes, déstabiliser la Côte d’Ivoire, permet de déstabiliser la France, voire la chasser de la Côte d’Ivoire comme cela s’est passé au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

Comment lutter contre la menace du terrorisme djihadiste ?

Malgré un contexte sous régional particulièrement difficile, la Côte d’Ivoire, qui dispose de dirigeants lucides, d’un Etat suffisamment fort et d’une armée bien organisée, bien commandée et bien équipée, est parvenue à maintenir les djihadistes hors de ses frontières. La Côte d’Ivoire des années 2000-2010, très affaiblie et divisée, en proie à une instabilité chronique, aurait été incapable de mener le combat contre la pieuvre djihadiste. Mais, ce combat ne peut pas être uniquement militaire.

Le volet sécuritaire doit s’accompagner d’un volet « développement », ce que peut faire aujourd’hui la Côte d’Ivoire grâce à une impressionnante croissance économique, au rétablissement de la stabilité politique et à la consolidation de la cohésion sociale et de l’unité nationale. Certes, les réformes du secteur de la sécurité ont permis la mise en place une armée capable de lutter efficacement contre le terrorisme djihadiste. Certes, la coopération en matière de sécurité avec les États voisins a été renforcée, la lutte contre le terrorisme ayant une dimension régionale. Mais, encore une fois, le volet sécuritaire n’est pas suffisant. Le gouvernement a lancé un vaste programme de développement économique et social des régions frontalières au Nord du pays. Mais, la vulnérabilité des zones frontalières reste grande.

La Côte d’Ivoire doit investir massivement dans l’économie du Nord, notamment en direction de la jeunesse, qui ne bénéficie pas des mêmes opportunités économiques que la jeunesse des autres régions du pays pour deux trois raisons : des investissements publics encore insuffisantes, des emplois salariés trop peu nombreux et une insécurité qui réduit le commerce frontalier. Même si la situation est meilleure aujourd’hui, la pauvreté et l’analphabétisme restent des problèmes majeurs dans le nord. Une partie de la population, dont beaucoup de jeunes, pourrait être tentée de rejoindre des groupes djihadistes pour des raisons purement socio-économiques. Posséder une moto et une kalachnikov est un signe de puissance et d’émancipation/

Les enjeux politiques

Personne ne doit oublier les enjeux politiques  que représente l’insécurité aux frontières du Nord.  La présidentielle de 2025 n’est pas si loin. Le gouvernement ivoirien doit donc voir ce qu’il faut voir et ne pas se laisser piéger par la douce euphorie que représente le statut de première puissance économique de l’Afrique de l’Ouest. La peur d’Alassane Ouattara est de voir disparaître sous la direction de dirigeants irresponsables tout ce qu’il patiemment construit depuis 2011. Il est donc intéressant de voir ce qui va se passer au RHDP dans les mois qui viennent, maintenant que l’euphorie de la CAN s’est dissipée.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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