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Chronique du lundi – décryptage des elections du 2 septembre 2023 : Comment interpréter la très large victoire du RHDP au double scrutin local combinant élections municipales et régionales ?

Chronique du lundi – décryptage des elections du 2 septembre 2023 : Comment interpréter la très large victoire du RHDP au double scrutin local combinant élections municipales et régionales ?
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Christian Gambotti
Lecture 7 minutes

Il convient de mesurer l’importance des scrutins locaux, car ce sont des scrutins de proximité qui traduisent l’implantation des partis politiques dans les territoires et les villes. Désavoué dans les urnes, subissant un large échec, le PPA-CI (Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire), le nouveau parti de l’ex-président Laurent Gbagbo a d’ailleurs immédiatement rejeté le résultat de ces élections locales et sénatoriales du 2 septembre 2023, combinant élections municipales et régionales, qui ont vu une large victoire du RHDP. 

L’erreur, pour le parti présidentiel, serait de tomber dans le piège de l’euphorie des triomphes électoraux, qui conduisent à l’endormissement et à la démobilisation, face à une opposition dont les composantes, en pleine reconstruction, sont dans l’incapacité de bâtir une alternance crédible. Ce danger est d’autant plus grand que cette large victoire trouve son explication dans une réalité politique qui pourrait être surinterprétée. Quelle est cette réalité politique ?  

D’abord, face au Président Alassane Ouattara, au pouvoir depuis 2011 et qui ne subit pas les effets négatifs de l’usure du pouvoir, il n’existe pas, dans les partis d’opposition une figure charismatique qui pourrait prendre la succession d’un Bédié ou d’un Gbagbo ; ensuite,  le RHDP conforte son implantation sur l’ensemble du territoire national ; enfin,  les victoires symboliques du RHDP, notamment celles remportées par des membres du gouvernement, dans les fiefs historiques de l’opposition sont nombreuses (la très médiatique victoire d’Adama Bictogo à Yopougon, celle de Patrick Achi, le Premier ministre, dans la région de la Mé, citadelle réputée imprenable du Front populaire ivoirien (FPI) durant la présidence de Laurent Gbagbo (2000-2011), celle d’Anne Ouloto dans le Cavally, autre ancien fief historique du FPI, celle de Mamadou Touré, le ministre de la Jeunesse, dans le Haut-Sassandra, victoire totale, car les sept communes ont basculé du côté du parti présidentiel).

Deux constats s’imposent : 1) les anciens du RHDP continuent de fédérer leur électorat et des figures nouvelles, notamment la jeune garde présidentielle, s’affirment. 2) En revanche, les figures du PDCI et de l’ancien FPI (éclaté en un FPI légal, repris par Affi N’Guessan qui en est devenu le président, et un PPA-CI, le nouveau parti de Gbagbo) ne parviennent pas à fédérer leur électorat traditionnel dans des fiefs pourtant historiques. 

La victoire très médiatique et fortement symbolique d’Adama Bictogo à Yopougon donne une idée précise de l’évolution de la scène politique ivoirienne. Devant des militants qui scandaient « On a ramené Gbagbo, on va installer Michel ! », Michel Gbagbo, le fils de Laurent Gbagbo avait voulu politiser à l’extrême l’élection de Yopougon, appelant à une revanche sur 2010 à partir du slogan suivant : « Entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, vous choisissez qui ? » Les électeurs ont choisi. 

En installant Adama Bictogo, ils ont préféré Ouattara. Fort de ses victoires locales et régionales, qui viennent confirmer que le RHDP, incontestablement implanté sur tout le territoire, est le premier parti de Côte d’Ivoire, le camp présidentiel aurait tort de ne pas analyser les nouveaux ressorts qui structurent désormais la scène politique de toute la sous-région, – zone sahélo-sahélienne, Afrique de l’Ouest et Afrique centrale -, avec des populations qui expriment désormais leurs frustrations et leurs colères. Pour bien me faire comprendre, je dirai que le slogan des années 2010, « ADO-SOLUTIONS », doit devenir, de façon concrète et palpable pour toutes les Ivoiriennes et tous les Ivoiriens, « ADO-REPONSES ». 

Le parcours, jusqu’en 2025, s’annonce en effet plus difficile qu’il n’y paraît. Les difficultés ne viendront pas d’une opposition tétanisée par les résultats électoraux du 2 septembre et qui tarde à se reconstruire, mais de la réaction des populations qui ne voient pas l’enrichissement national arriver jusqu’à elles.

Ce ne sont pas les partis politiques qui dictent les programmes électoraux, ce sont les circonstances

L’erreur des politiciens aura toujours été de croire que ce sont les Hommes qui font l’Histoire. En réalité, les circonstances placent les individus dans des conditions qui vont leur permettre, s’ils en ont la dimension, de se révéler et agir sur l’Histoire. C’est le cas d’Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire au lendemain des indépendances ou de Nelson Mandela en Afrique du Sud à la fin de l’apartheid. L’Histoire se souvient de leur nom. Dans un monde qui évolue sans cesse, les circonstances ne sont jamais les mêmes selon les époques. 

En Afrique, des figures totémiques ont longtemps enfermé les élections dans un ancrage ethnique malgré la réintroduction du multipartisme et des élections concurrentielles dans la plupart des pays du continent, l’adhésion à la norme démocratique étant purement formelle. La densité des contenus idéologiques des programmes électoraux reste particulièrement faible, car les appartenances ethniques, religieuses ou régionales surdéterminent le vote. 

A Yopougon, un électeur FPI déclare : « Je vote Michel, car c’est le fils de Laurent. » Ce qui change aujourd’hui, en Afrique, c’est l’émergence sur la scène politique des populations et des jeunes générations qui veulent participer à l’écriture et à la construction du récit national. Soit, elles peuvent le faire à travers des élections libres et transparentes, soit, elles acceptent de le faire par procuration, comme au Mali, au Burkina Faso, au Niger ou au Gabon, à travers des coups d’Etat militaires qui risquent de devenir le tombeau des démocraties.

Dans ce contexte nouveau, les élections locales prennent une importance considérable, car ce sont des élections de proximité. En remportant largement les élections locales du 2 septembre 2023, le parti présidentiel franchit un nouveau cap avec l’extension de son contrôle politique du pays dans la perspective de 2025. Si personne ne conteste que l’enjeu de ces élections soit national, le premier enjeu est local. 

L’ancien ministre Roger Adom, devenu Directeur de Cabinet du Secrétariat exécutif du RHDP, dirigé par Ibrahim Cissé Bacongo, déclare : « Le président Ouattara a toujours voulu que ses proches collaborateurs aient un fort ancrage local ». Il constate que, à l’exception du Président du Sénat, Jeannot Ahoussou-Kouadio, battu dans la région du Bélier par son ancien parti, le PDCI : « toutes les grosses têtes du RHDP [qui se sont présentées] ont emporté ces locales haut la main. » Fin connaisseur des réalités politiques, Roger Adom a toujours misé sur le local pour préserver l’unité nationale et la cohésion sociale, condamnant toutes formes d’affrontements, de haine ethnique ou de vengeance. Il relaie la vision d’Alassane Ouattara pour qui le local est le lieu où se jouent la stabilité politique, la réconciliation nationale et la préservation de la paix civile.

Certes, l‘opposition sort laminée des élections locales du 2 septembre, mais les candidats indépendants réalisent une percée notable. Plusieurs anciennes figures du RHDP, qui ont quitté le parti présidentiel pour concourir en indépendant, ont battu les candidats RHDP, notamment à Ferkessédougou ou à Kaniasso. En 2023, la figure d’Alassane Ouattara fait toujours autorité. Le Président reste le garant l’unité de sa famille  politique et il fédère le vote en faveur du RHDP qui a remporté 123 municipalités sur 201 et 25 régions sur 31. 

Quel sera le contexte politique en 2025 ? Si Ouattara n’est pas candidat en 2025, les dissensions, qui sont réelles au RHDP, vont-elles éclater au grand jour ?  Des ambitions personnelles vont-elles s’affirmer au risque de menacer l’équilibre toujours fragile de la reconstruction de la Côte d’Ivoire depuis 2011 ? Les dynamiques locales actuelles favorables au RHDP risquent-elles de s’effacer devant des dynamiques nationales qui, aujourd’hui, émergent partout en Afrique sous la pression de la rue ? Se mobiliser et se réinventer, telles sont les boussoles pour le RHDP dans la perspective de 2025.

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(1)Paru dans Jeune Afrique, dessin de Damien Glez, dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè. 

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@agriquepartage.org

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