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Venezuela post‑Maduro : Washington impose une reconstruction sous tutelle (par Philippe Kouhon)

Par Philippe Kouhon29 janvier 2026

Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat ce mercredi 28 janvier 2026, le secrétaire d’État Marco Rubio a dévoilé la feuille de route américaine pour un Venezuela en pleine reconstruction. Moins d’un mois après la chute du régime de Nicolás Maduro, Washington impose un pragmatisme de fer : entre mise sous tutelle temporaire des revenus pétroliers, éviction des influences russes et chinoises, et stabilisation sécuritaire avec les anciens cadres de l’appareil d’État. Si Marco Rubio salue des « progrès satisfaisants » et la libération progressive des prisonniers politiques, il prévient : le démantèlement du « paradis pour gangsters » hérité de deux décennies de chavisme sera une œuvre de longue haleine. Analyse d’une transition sous haute surveillance. Notre analyse du discours du secrétaire d’état américain.

L’administration américaine a profité de l’audition du 28 janvier 2026 pour graver dans le marbre sa stratégie post-Maduro. Entre pragmatisme économique et nettoyage géopolitique, Washington reprend la main sur son « arrière-cour ».

La fin du « Sanctuaire » des adversaires

Pour Marco Rubio, l’intervention n’était pas seulement une question de droits de l’homme, mais une nécessité de sécurité nationale. Il décrit un Venezuela qui servait de plateforme avancée aux puissances rivales :

 « C’était – pour l’Iran – le Venezuela était son principal lieu d’opération dans les Amériques. […] Pour ce qui est de la Russie, sa base opérationnelle principale. […] De son côté, la Chine recevait du pétrole à un prix bradé… »

L’analyse : La priorité de Washington est de rompre l’axe Caracas-Moscou-Pékin. En remplaçant les diluants russes par des produits américains, les États-Unis réintègrent instantanément le Venezuela dans la sphère d’influence commerciale de la région.

Le pétrole sous séquestre : une arme de stabilisation

Le point le plus novateur du discours réside dans la gestion des revenus pétroliers. Pour éviter le chaos budgétaire tout en empêchant le financement des réseaux résiduels du régime, Washington a instauré un mécanisme de compte supervisé.

 « Les fonds provenant de cette vente seront déposés sur un compte que nous superviserons, et vous devrez dépenser cet argent au profit du peuple vénézuélien. »

L’analyse : C’est un modèle de « souveraineté limitée ». Washington utilise la manne pétrolière comme une carotte pour garantir la coopération des forces de l’ordre locales (policiers, services publics) restées en place après la chute du sommet de l’État.

Une transition démocratique « à pas comptés »

Malgré l’urgence, Marco Rubio refuse de promettre un miracle démocratique immédiat. Il reconnaît la nécessité de traiter avec les structures existantes pour éviter une guerre civile ou une crise migratoire majeure.

  Libération des prisonniers : Environ 2 000 personnes sont concernées. Rubio admet que le processus est lent, mais réel.

  Réforme législative : L’ouverture du secteur pétrolier aux investissements privés (loi sur les hydrocarbures) marque la rupture définitive avec l’ère Chavez.

  Objectif final : Des élections où l’opposition n’est plus systématiquement entravée.

Conclusion : Un pari sur neuf mois

Le Secrétaire d’État conclut sur une note de prudence optimiste, fixant un premier bilan d’étape à moyen terme :

 « J’espère et je prévois que notre situation sera bien meilleure dans trois, six ou neuf mois qu’elle ne l’aurait été si Maduro était encore au pouvoir. »

L’avis de la rédaction : Le Venezuela de 2026 ressemble à un laboratoire de reconstruction politique. Si la méthode Rubio réussit à stabiliser l’économie par le pétrole tout en libérant l’espace politique, elle pourrait devenir le nouveau standard de la diplomatie américaine dans la région.

Pour rappel, samedi 3 janvier 2026 entre 2 heures et 3 heures du matin, la capitale vénézuélienne s’est réveillée au son de puissantes explosions. En quelques heures, des forces spéciales américaines ont investi des points stratégiques de Caracas et de plusieurs zones côtières. À l’issue de cette opération, M. Maduro et son épouse, Cilia Flores, ont été capturés puis transférés à New York, où ils ont été placés en détention. Une scène d’extraction aussi fulgurante que spectaculaire, revendiquée par Washington comme une simple opération de justice visant à appréhender le couple présidentiel, qui faisait l’objet d’un mandat d’arrêt américain pour trafic de drogue et autres crimes. 

Lors d’une conférence de presse le même samedi, le président Donald Trump a toutefois semblé aller plus loin : « Nous allons diriger le pays jusqu’à ce que nous puissions assurer une transition sûre, appropriée et judicieuse », a-t-il affirmé depuis Mar-a-Lago, sa résidence à Palm Beach, en Floride.

Ici l’intégralité du discours du secrétaire d’état Marco Rubio

Allocution du secrétaire d’État Marco Rubio devant la commission des Affaires étrangères du Sénat sur la politique des États-Unis à l’égard du Venezuela

Département d’État des États-Unis
Marco Rubio, Secrétaire d’État
Washington
Le 28 janvier 2026


EXTRAITS

LE SECRÉTAIRE D’ÉTAT RUBIO : Je pense que nous pouvons parler – si vous le voulez bien, je suis certain que vos questions porteront sur les évènements antérieurs et sur les circonstances qui ont mené à l’opération. Mais je souhaite concentrer mes propos de ce matin sur la situation actuelle et sur l’avenir, parce que vous allez certainement poser des questions sur le passé.

Permettez-moi simplement de dire ceci : quel est notre objectif ? Sur le continent, nous avions un régime dirigé par un narcotrafiquant inculpé, qui est devenu une base opérationnelle pour pratiquement tous nos concurrents, nos adversaires et nos ennemis mondiaux. C’était – pour l’Iran – le Venezuela était son principal lieu d’opération dans les Amériques. Pour ce qui est de la Russie, sa base opérationnelle principale dans les Amériques, avec Cuba et le Nicaragua, était le Venezuela. De son côté, la Chine recevait du pétrole à un prix bradé, environ 20 dollars le baril, et elle ne le payait même pas. Elle l’utilisait comme remboursement de dettes qui lui étaient dues. Il s’agit du pétrole du peuple vénézuélien, qui était donné aux Chinois comme du troc, avec un rabais de 20 %, soit à 20 dollars par baril dans certains cas. Essentiellement, trois de nos principaux adversaires dans le monde opéraient sur notre continent à partir de cet endroit.

C’était également un lieu où régnait un régime de narcotrafiquants, qui coopérait ouvertement avec les FARC, l’Armée de libération nationale (ELN) et d’autres organisations de trafic de drogue utilisant leur territoire national. Cela représentait un risque stratégique énorme pour les États-Unis, non pas à l’autre bout du monde ni sur un autre continent, mais sur celui où nous vivons. Cela avait des répercussions dramatiques sur nous, mais aussi sur la Colombie, le bassin des Caraïbes et j’en passe. C’était une situation intenable, à laquelle il fallait remédier. Une action a été menée, et la question concerne aujourd’hui ce qui va se passer à l’avenir.

Comme je vous l’ai expliqué précédemment et lors de conversations individuelles, nous avions trois objectifs ici. Le dernier – je vais procéder à rebours parce que notre objectif final est d’atteindre une phase de transition où nous nous retrouverons avec un Venezuela amical, stable, prospère et démocratique, dans lequel tous les éléments de la société sont représentés au cours d’élections libres et régulières. Au fait, on peut organiser des élections. On peut en organiser autant qu’on veut. Mais si l’opposition n’a pas accès aux médias, si les candidats de l’opposition sont systématiquement écartés et ne peuvent pas se présenter aux élections à cause du gouvernement, ces élections ne sont ni libres ni régulières. C’est le résultat final que nous visons, à savoir un Venezuela libre, juste, prospère et amical. Nous n’allons pas y parvenir en trois semaines. Cela va prendre du temps.

Donc, le premier objectif était la stabilité. Après la destitution de Maduro, la question était de savoir ce qui allait se passer au Venezuela. Allait-il y avoir une guerre civile ? Les différentes factions allaient-elles s’affronter ? Un million de personnes allaient-elles traverser la frontière vers la Colombie ? Tout cela a été évité. Et cela a été évité principalement grâce à notre capacité d’établir des conversations directes, honnêtes – respectueuses mais très directes et honnêtes – avec les personnes qui contrôlent aujourd’hui les éléments de ce pays, c’est-à-dire les forces d’application de la loi, l’appareil gouvernemental, etc.

Et l’un des outils à notre disposition est le fait d’avoir des sanctions visant le pétrole. Il y a du pétrole qui fait l’objet de sanctions et qui ne peut pas sortir du Venezuela en raison de notre quarantaine. Nous avons conclu un accord avec eux, qui est le suivant : nous vous autorisons à commercialiser du pétrole sanctionné et mis en quarantaine. Nous vous autorisons à le commercialiser au prix du marché, et non au prix réduit dont bénéficiait la Chine. En contrepartie, les fonds provenant de cette vente seront déposés sur un compte que nous superviserons, et vous devrez dépenser cet argent au profit du peuple vénézuélien.

Pourquoi était-ce important ? Le Venezuela était à court de capacité de stockage. Ils produisaient du pétrole. Ils foraient du pétrole. Ils n’avaient nulle part où le stocker. Ils n’avaient nulle part où le transporter. Et ils étaient confrontés à une crise budgétaire ; ils avaient besoin d’argent immédiatement pour financer les policiers, les éboueurs, les opérations quotidiennes du gouvernement.

Nous sommes parvenus à mettre en place un mécanisme à court terme. Il ne s’agit pas d’un mécanisme permanent, mais d’un mécanisme à court terme qui permet de répondre aux besoins du peuple vénézuélien par un processus que nous avons créé, dans le cadre duquel ils soumettent chaque mois un budget précisant ce qui doit être financé. Nous leur indiquerons au préalable les fins auxquelles ces fonds ne pourront être affectés. Ils se sont montrés très coopératifs à cet égard. Ils se sont, d’ailleurs, engagés à utiliser une partie importante de ces fonds pour acheter des médicaments et du matériel directement aux États-Unis. En fait, l’une des choses dont ils ont besoin est du diluant. Il s’agit essentiellement de pétrole brut léger qu’il faut mélanger à leur pétrole brut lourd pour obtenir du pétrole dilué et transportable. Ils se procuraient auparavant 100 % de ce cela auprès de la Russie. Ils se procurent désormais 100 % de cela auprès des États-Unis.

Nous utilisons ce mécanisme à court terme à la fois pour stabiliser le pays, mais aussi pour nous assurer que les recettes pétrolières actuellement générées par les licences que nous allons commencer à délivrer pour le pétrole sanctionné profitent au peuple vénézuélien, et qu’elles ne servent pas à financer l’ancien système.

Le deuxième objectif, c’est la reprise économique, et c’est la phase au cours de laquelle nous souhaitons voir une normalisation de l’industrie pétrolière. Encore une fois, écoutez, du pétrole, nous en avons des quantités énormes. Il y a beaucoup de pétrole partout dans le monde. Le Canada produit du pétrole brut lourd, donc le pétrole du Venezuela n’est pas unique à cet égard, même si le pays possède les plus grandes réserves connues au monde. Il n’est pas irremplaçable. Mais nous comprenons qu’il s’agit d’une ressource vitale. Les ressources naturelles du Venezuela lui permettront de rester stable et prospère à l’avenir. Alors, nous avons créé… Ce que nous espérons faire, c’est passer à un mécanisme qui permette de vendre ce pétrole de manière normale, dans le cadre d’une industrie pétrolière normale, qui ne soit pas dominée par le copinage ni par les pots-de-vin ni la corruption.

À ce sujet, les autorités locales méritent d’être félicitées. Elles ont adopté une nouvelle loi sur les hydrocarbures qui supprime en grande partie les restrictions imposées sous Chavez sur les investissements privés dans l’industrie pétrolière. Cela ne suffit probablement pas pour attirer suffisamment d’investissements, mais c’est un grand pas en avant par rapport à la situation d’il y a trois semaines. Donc, c’est un changement majeur.

Nous pouvons aborder d’autres aspects, mais je n’aurai pas assez de temps. Toutefois, l’une des étapes de la phase de transition, ou de la phase de reprise, consiste à commencer à ouvrir un espace permettant aux différentes voix de la scène politique vénézuélienne de s’exprimer librement. Cela passe notamment par la libération des prisonniers politiques, dont le nombre pourrait aller jusqu’à à 2 000, selon certaines estimations. Ils sont en train de les libérer. Ils le font probablement plus lentement que je le souhaiterais, mais ils le font. Et d’ailleurs, on commence à voir certaines des personnes libérées s’exprimer et participer à la vie politique du pays. Il y a encore un long chemin à parcourir.

Écoutez, nous pouvons discuter plus en détail de tous ces points. Je tiens à préciser que je ne suis pas là pour prétendre que ce sera facile ou simple. Mais je dis qu’en trois semaines et demie, presque quatre semaines, nous avons beaucoup plus avancé dans ce projet que nous ne le pensions, compte tenu de sa complexité au moment où nous nous y sommes lancés.

Et je reconnais que cela ne sera pas facile. Écoutez, le fait est que nous avons affaire à des gens qui ont passé la majeure partie de leur vie dans un paradis pour gangsters, donc ce n’est pas comme si les choses allaient changer complètement du jour au lendemain. Mais je crois que nous faisons des progrès satisfaisants. Il s’agit du meilleur plan, et nous sommes certainement dans une meilleure situation aujourd’hui au Venezuela qu’il y a quatre semaines. Et j’estime, j’espère et je prévois que notre situation sera bien meilleure dans trois, six ou neuf mois qu’elle ne l’aurait été si Maduro était encore au pouvoir.

Je vous remercie

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