Opinion

Tramadol, kush, mélanges dangereux : la Côte d’Ivoire face à une nouvelle menace sanitaire

Par La Rédaction31 décembre 2025

La montée en puissance des opioïdes détournés et des drogues de synthèse révèle une mutation inquiétante des usages de stupéfiants en Côte d’Ivoire. Un phénomène qui touche particulièrement les jeunes urbains et met à l’épreuve les capacités de prévention et de prise en charge du pays.

Depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire fait face à une évolution préoccupante des usages de drogues, marquée par la montée en puissance de substances détournées de leur usage médical et de nouveaux produits de synthèse. Si le cannabis demeure la drogue la plus consommée, l’essor du tramadol et l’apparition de mélanges dangereux, parfois associés au « kush », traduisent une mutation plus profonde des pratiques, notamment chez les jeunes urbains.

Une jeunesse exposée à des substances banalisées

À l’échelle ouest-africaine, la région n’est plus seulement une zone de transit pour les stupéfiants internationaux. Elle devient progressivement un espace de consommation, en particulier pour les opioïdes pharmaceutiques. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, l’Afrique concentre aujourd’hui une part significative des saisies mondiales de tramadol, un antidouleur opioïde largement détourné de son usage thérapeutique.

En Côte d’Ivoire, ce phénomène est visible depuis plusieurs années. Le tramadol, souvent importé illégalement ou écoulé en dehors des circuits médicaux, est consommé pour ses effets stimulants ou euphorisants. Son usage touche particulièrement une frange de la jeunesse urbaine, confrontée au chômage, à la précarité et à une forte pression sociale. Dans certains quartiers populaires, le comprimé est devenu un produit banal, accessible à bas coût et perçu, à tort, comme moins dangereux que les drogues dites « dures ».

Des réponses institutionnelles encore limitées

Cette banalisation s’est accentuée avec l’émergence de mélanges locaux, dont le plus connu est le « Kadhafi ». Ce cocktail associe généralement du tramadol à des boissons alcoolisées, parfois énergisantes, renforçant les effets psychotropes mais aussi les risques sanitaires. Les autorités ivoiriennes ont récemment réagi en suspendant l’importation de certaines boissons alcoolisées énergisantes, considérées comme des vecteurs de ces pratiques. Une mesure qui témoigne de la prise de conscience institutionnelle, mais qui reste insuffisante face à l’ampleur du phénomène.

Les professionnels de santé alertent sur les conséquences de ces usages détournés: dépendance rapide, troubles neurologiques, pertes de conscience, accidents de la route et, dans les cas les plus graves, risques de décès liés aux surdoses ou aux interactions avec l’alcool. Les structures de prise en charge, déjà limitées, peinent à absorber une demande croissante en soins liés aux addictions.

Un risque de crise sanitaire régionale

Parallèlement, le « kush », drogue de synthèse signalée dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, suscite des inquiétudes. Composé de cannabinoïdes et parfois d’opioïdes synthétiques extrêmement puissants, ce produit a provoqué des crises sanitaires graves ailleurs dans la région. En Côte d’Ivoire, sa présence est évoquée de manière ponctuelle, sans qu’elle ne constitue à ce stade un phénomène massif comparable à celui observé dans d’autres pays voisins. Les experts restent toutefois vigilants, en raison de la porosité des frontières et des réseaux de trafic régionaux.

Au-delà des substances elles-mêmes, la montée de ces drogues révèle des fragilités structurelles: accès incontrôlé aux médicaments, insuffisance de la prévention, manque de données récentes et fiables sur les usages, et faiblesse des dispositifs de santé mentale. Elle interroge également le rôle des réseaux sociaux et de certaines expressions de la culture urbaine dans la diffusion et la normalisation de ces pratiques.

La situation ivoirienne illustre ainsi une tendance régionale plus large: celle d’un marché des drogues en recomposition, où les produits pharmaceutiques détournés et les drogues de synthèse prennent une place croissante. Face à ce défi, les spécialistes appellent à une réponse globale, combinant régulation plus stricte, prévention ciblée auprès des jeunes, renforcement des soins en addictologie et coopération régionale accrue.

Une correspondance particulière de F. Kouadio
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info

📱 Version mobile accélérée (AMP)

Voir la version complète avec commentaires