Afrique

Sénégal : le défi d’une présidence par défaut (Amadou Ba) ou par procuration (Bassirou Diomaye)

Par Alafé Wakili8 mars 2024

Le Sénégal fait face à l’équation suivante relativement à la présidentielle du 24 mars 2024 : choisir le candidat par défaut ou choisir le candidat par procuration.

Entre le camp Macky Sall et le camp Ousmane Sonko, qui va remporter l’élection présidentielle du 24 mars 2024 au Sénégal ? Une présidentielle pour laquelle plusieurs observateurs souhaitent un vote utile, à même d’éviter un second tour relativement à la date du 2 avril 2024. Au-delà de la bataille Sall-Sonko, comment leurs poulains peuvent-ils être perçus par l’électorat ? Quelles sont leurs marges de manœuvre, après le scrutin ?

Pourquoi la victoire du candidat de Macky Sall n’est pas improbable

Alors que nous nous dirigeons vers l’élection du 24 mars 2024 au Sénégal, mon pronostic est que, contre toute attente, le camp de Macky Sall pourrait remporter l’élection. Je viens pourtant de rencontrer un ami sénégalais qui m’a démontré le contraire.

Agé de 60 ans, cet ami m’a confié n’avoir jamais voté de sa vie. Cependant, il envisage de voter cette fois-ci en Côte d’Ivoire, où il réside. Il a expliqué que plusieurs candidats retenus soutiennent Bassirou Diomaye et prévoient de faire campagne en sa faveur, en recommandant aux électeurs de ne pas tenir compte de leurs noms sur les bulletins de vote. Il prédit une victoire de Bassirou au second tour, se refusant d’évoquer une incertitude en cas de second tour et du départ du président Macky Sall.

Concernant le charisme, le poids politique et la place d’Ousmane Sonko dans l’éventualité d’une victoire de Bassirou, il estime que l’Assemblée nationale sera dissoute, que cela sera suivi d’élections législatives anticipées et d’une modification constitutionnelle permettant à Sonko, une fois élu président de l’Assemblée, d’assurer un intérim complet au lieu d’une simple suppléance de trois mois, avant de nouvelles élections.

Cela m’a conduit à le questionner : le 24 mars 2024, les électeurs choisiront-ils essentiellement Bassirou Diomaye dans les urnes pour ce qu’il représente ou plutôt indirectement Sonko pour son combat et ce qu’il représente pour eux ? Quel est le poids véritable de cette stratégie politique par rapport au fonctionnement à venir des institutions ?

Je lui ai demandé s’il est pertinent que Bassirou joue le rôle de Medvedev face à un Sonko en position de “Lider Maximo”. Je lui ai rappelé des cas précédents où les présidents élus ont marginalisé leurs prédécesseurs, questionnant la dynamique potentielle entre Sonko et Bassirou Diomaye.

La pièce manquante dans le scénario de Macky Sall a peut-être été le rejet de la candidature de Karim Wade. Il n’est pas candidat malgré tout, et rien n’a changé par rapport à la liste des candidatures.

On observe les efforts déployés par Macky Sall en profit de Karim Wade. Celui-ci aurait pu tenir rigueur de n’avoir pas été candidat si Macky Sall n’avait pas essayé en vain… Aujourd’hui, il pourrait l’inciter à choisir son camp, tout comme Kalifa Sall, qui se distancie d’Ousmane Sonko.

Face à Sall, Karim, Kalifa, et leurs alliés divers, le remplaçant de Sonko et ses alliés divers peuvent-ils l’emporter ? Et si oui, comment anticiper les futurs défis de leadership avec un président par procuration ou considéré comme un président par défaut Bassirou face à un véritable leader Sonko, au vrai président ?

Les atouts du camp Sonko

Mon ami sénégalais a également souligné : « Tu sais, chez nous, il y a un peu d’ivoirité. Or, Amadou Ba est en fait un peu Guinéen. D’autre part, il serait incorrect de limiter Sonko à la Casamance, car bien que son père en soit originaire, sa mère est Wolof et il a des grands-parents d’autres régions du pays. Sonko est un Sénégalais qui rassemble. »

Si Macky Sall perd, au bout de six mois à deux effets, l’état de grâce prendra fin et ce sera le même cycle peut être , comme ce fut le cas avec Wade, puis Sall.

Cette conversation m’a fait réaliser que le fait de recourir à cet argument dévoile la complexité du processus en cours. Lorsque nous avons discuté des révolutions et du fait que les mouvements de rue échouent souvent face au suffrage universel, ainsi que des réserves de la classe moyenne, des hommes d’affaires et d’autres à l’égard de Bah, mon ami m’a assuré que le Pastef commence à envoyer des messages de pacification. J’ai donc compris, selon lui, que Sonko et son équipe s’efforcent d’adopter un ton plus apaisé, conciliant, moins vindicatif et moins accusateur pour l’après-Sall.

Malgré les emprisonnements de Kalifa Sall, de Karim Wade, de Sonko, et malgré les abus subis par d’autres, le rejet d’une justice immanente au profit d’une justice humaine pourrait conduire à soupçonner le camp Sonko, au nom de la lutte contre l’injustice et contre l’impunité, de la tentation d’une reconduction des mêmes erreurs attribuées à Sall. Si Macky Sall perd, au bout de six mois à deux effets, l’état de grâce prendra fin et ce sera le même cycle peut-être, comme ce fut le cas avec Wade, puis Sall.

Président par défaut ou président par procuration

Un tel regard froid et peu enthousiaste sur les enjeux et l’efficacité de l’alternance peut-il profiter à Amadou Bah, le candidat de Macky Sall (président par défaut) face au candidat de substitution, à un président par procuration pouvant être soupçonné d’être le Tony Blair de Sonko, comme Tonny Blair l’avait été de Georges Bush ?

Finalement, les rumeurs de dissensions entre Macky Sall et Amadou Bah, les informations faisant état de sondages donnant Amadou Ba vaincu n’auront pas entamé la relation entre les deux hommes. On peut en retenir qu’Amadou Ba pourrait s’émanciper de Macky Sall, tandis qu’il sera difficile, voire impensable, pour Bassirou d’envisager de s’émanciper de Sonko, à l’image des juges du Conseil Constitutionnel, pénétrés du devoir d’ingratitude.

Je conclus mon analyse avec cette prière et exhortation : que le Sénégal continue d’être l’exemple et la référence qu’il a toujours été. Avec mes respects pour tous les acteurs et tout le peuple !

NB : Au moment de clore cette analyse, on peut encore se demander si le dialogue est totalement rompu entre Macky Sall et le Conseil Constitutionnel, et si les sages lui ont vraiment échappé, ou s’ils ne l’ont pas plutôt aidé avec son accord, à gérer en intelligence cette période délicate et incertaine. À coup sûr, le moment viendra où des langues se délieront.

Wakili Alafé

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