Opinion

Sahel : l’isolement des juntes de l’AES face à l’échec sécuritaire

Par La Rédaction30 août 2025

Deux ans après leur rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), les régimes militaires du Mali et du Burkina Faso continuent de s’enfermer dans une stratégie sécuritaire centrée sur l’Alliance des États du Sahel (AES) et leur partenariat privilégié avec la Russie. Mais les faits sont là : les groupes armés djihadistes maintiennent une capacité de nuisance élevée, tandis que l’armée malienne comme l’armée burkinabè peinent à sécuriser les territoires.

Farabougou, symbole d’impuissance

La chute de Farabougou, dans la région de Ségou, illustre cet échec. Après plusieurs années de blocus, le village a de nouveau été attaqué en août par des combattants affiliés à Al-Qaïda. L’armée malienne s’est repliée, laissant le champ libre aux assaillants. Les habitants ont alors dû se soumettre à un « ordre islamique » imposé par les djihadistes : collecte de taxes, restrictions sociales et contrôle total du quotidien.

Ce scénario n’est pas inédit. Depuis 2020, Farabougou est devenu un symbole des limites de la réponse militaire malienne. Malgré les promesses d’une reconquête territoriale sous la bannière de l’AES et l’appui des mercenaires russes, la réalité reste inchangée : les groupes armés fixent le tempo et l’État se retire.

La Russie, présence accrue mais résultats limités

Le repositionnement de Wagner, devenu « Africa Corps » et officiellement placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense, devait marquer un tournant. Au Mali comme au Burkina Faso, Moscou a installé des bases et annoncé un soutien renforcé. Mais sur le terrain, les résultats se font attendre.

Le Timbuktu Institute et d’autres observateurs soulignent que cette présence consolide surtout l’influence géopolitique russe, sans infléchir durablement la dynamique des violences. Les attaques se poursuivent dans le centre et le nord du Mali, tout comme au Burkina Faso, où les djihadistes conservent une liberté d’action inquiétante.

La CEDEAO tente une riposte collective

Face à cette impasse, la CEDEAO a décidé d’accélérer la mise en place d’une force régionale de lutte contre le terrorisme. À Abuja, en août dernier, les chefs d’état-major africains ont travaillé sur les modalités de cette force : effectifs, financement, partage du renseignement. L’objectif est de bâtir une capacité d’intervention crédible pour soutenir les pays en première ligne.

Mais Bamako et Ouagadougou ont refusé d’y participer. Leur boycott de la réunion envoie un signal politique clair : les juntes privilégient l’option AES et rejettent toute coordination sous l’égide de la CEDEAO. Ce choix d’isolement interroge, alors même que la menace dépasse largement les frontières nationales.

Le Niger, une posture plus ouverte

Contrairement à ses alliés de l’AES, le Niger a fait le choix de participer, même symboliquement, aux discussions d’Abuja. La délégation nigérienne a marqué sa présence, signe que Niamey n’entend pas fermer complètement la porte à la coopération régionale. Dans un contexte où les tensions persistent avec les organisations djihadistes à Tillabéri et Tahoua, ce geste traduit un pragmatisme que n’affichent pas ses voisins.

Le retour des États-Unis

Autre évolution notable : la réapparition de Washington dans le jeu sahélien. Ces dernières semaines, les États-Unis ont multiplié les signaux en direction des juntes, en particulier du Mali : promesse de renforcer la coopération économique, création d’une chambre de commerce et reprise de discussions sécuritaires.

Après avoir longtemps dénoncé ces régimes militaires, Washington choisit désormais la voie du réalisme. Pour Bamako, c’est une opportunité d’élargir ses partenariats au-delà du seul parapluie russe. Cette ouverture vers les États-Unis contraste avec la fermeture vis-à-vis de la CEDEAO, montrant une volonté paradoxale de diversifier ses soutiens internationaux tout en refusant l’ancrage régional.

Une équation sans issue sans coopération

L’expérience de la dernière décennie le confirme : aucun État sahélien ne peut, seul, contenir la mobilité des katibas ni protéger les populations. Seule une coordination régionale peut apporter un début de réponse, à travers le renseignement, la logistique et des interventions conjointes.

En s’entêtant à boycotter la CEDEAO, tout en se tournant vers la Russie et désormais les États-Unis, le Mali et le Burkina Faso s’isolent de la dynamique régionale. Le Niger, lui, esquisse une autre voie : celle d’un pragmatisme qui reconnaît que la menace djihadiste est d’abord transfrontalière.

L’avenir du Sahel dépendra donc de ce choix fondamental : continuer à croire à des solutions purement nationales et bilatérales, ou accepter qu’aucune victoire n’est possible sans un minimum de solidarité régionale.

Une correspondance particulière de F. Kouadio, Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info

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