Opinion

Niger : la trahison silencieuse du général Tiani

Par La Rédaction16 octobre 2025

Le 13 octobre, les autorités nigériennes ont annoncé l’intégration de 369 anciens combattants djihadistes au sein de l’armée nationale. Présentés comme des « repentis », ces hommes sont censés avoir tourné la page de la violence après une brève période de formation. Officiellement, l’objectif affiché est d’encourager la réconciliation nationale et de réduire les tensions dans les zones de conflit. En réalité, cette décision symbolise une dérive inquiétante du pouvoir militaire à Niamey, qui semble désormais prêt à tout pour conserver son autorité, quitte à brouiller la frontière entre l’armée et les groupes qu’elle était censée combattre.

Une stratégie à double tranchant

Le général Abdourahamane Tiani, arrivé au pouvoir en juillet 2023 à la faveur d’un coup d’État, avait promis de restaurer la sécurité et la souveraineté du Niger. Deux ans plus tard, la situation sécuritaire s’est encore aggravée. D’après les données de l’Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled), plus de 2 400 personnes ont été tuées dans des attaques terroristes entre juillet 2023 et mars 2025, un chiffre en forte hausse. Les provinces de Tillabéri, Tahoua et Diffa demeurent les foyers les plus meurtris, malgré la multiplication des opérations militaires.

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C’est dans ce contexte que le régime a lancé un programme de réinsertion destiné aux membres de groupes armés ayant accepté de déposer les armes. L’idée d’une réintégration contrôlée pourrait sembler pragmatique, mais elle interroge profondément : que peut-on attendre d’anciens terroristes formés en quelques mois, dans un pays où la radicalisation s’est enracinée depuis une décennie ?

D’autant que, dans le même temps, les chefs du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) ou de l’État islamique au Sahel continuent de proclamer que « les soldats de l’armée ne signifient rien » et que « les agents de l’apostasie iront en enfer ». Comment croire à une conversion sincère lorsque la propagande terroriste reste intacte et que la violence ne faiblit pas ?

Le risque d’une infiltration institutionnalisée

Cette politique d’ouverture aux « repentis » pourrait transformer l’armée nigérienne en un terrain d’infiltration. Les précédents observés dans d’autres zones sahéliennes montrent que certains ex-combattants réintégrés n’ont jamais totalement rompu leurs liens avec leurs anciens groupes. Ils peuvent fournir des informations, détourner des armes ou semer la méfiance au sein des rangs. En offrant un uniforme et un salaire à ceux qui ont pris les armes contre l’État, la junte risque d’envoyer un message désastreux : au Niger, il vaut mieux avoir été un ennemi pour être récompensé.

Alors que le pays traverse la pire crise économique depuis une génération, les autorités offrent désormais aux anciens jihadistes des « kits d’accompagnement

Cette situation est d’autant plus paradoxale que le régime de Niamey accuse depuis des mois le Bénin voisin d’être une “base arrière du terrorisme”. Alors que le pays traverse la pire crise économique depuis une génération, les autorités offrent désormais aux anciens jihadistes des « kits d’accompagnement » pour monter des commerces, pendant que des millions de Nigériens peinent à se nourrir. Une politique difficile à justifier auprès d’une population épuisée par la pauvreté et l’insécurité.

Un aveu d’échec sécuritaire

L’intégration des ex-combattants traduit surtout l’essoufflement de la junte face à la guerre qu’elle prétendait gagner. Après avoir rompu avec les partenaires occidentaux, expulsé les troupes françaises et américaines, et s’être rapproché de Moscou, le Niger peine toujours à contrôler ses frontières et à stabiliser ses régions rurales. Le pouvoir mise désormais sur la cooptation des ennemis d’hier pour tenter de réduire les attaques, mais cette stratégie pourrait se retourner contre lui.

En se présentant comme les nouveaux artisans de la paix, les militaires du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) cherchent surtout à redorer leur image, fragilisée par les critiques internes et par la montée du mécontentement populaire. La paix, elle, reste lointaine. Les attaques continuent, les enlèvements se multiplient, et la méfiance grandit jusque dans les casernes.

Une ouverture sur les dérives de l’AES

Cette initiative nigérienne illustre plus largement la dérive sécuritaire des régimes militaires du Sahel. Après le Mali et le Burkina Faso, le Niger semble s’engager sur la même voie : substituer la diplomatie et la rigueur militaire par des alliances opportunistes avec des groupes incontrôlables. Derrière la rhétorique anti-occidentale et les discours de souveraineté, se cache une réalité plus sombre : celle d’États affaiblis, tentés par des compromis dangereux pour leur propre survie.

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L’intégration des djihadistes à l’armée n’est pas une simple erreur politique. C’est le symptôme d’une crise profonde de gouvernance et de légitimité, où les promesses de sécurité se dissolvent dans le cynisme du pouvoir. Et pendant que le général Tiani espère apaiser les armes, ce sont les Nigériens eux-mêmes qui risquent d’en payer le prix.

Une correspondance particulière de F. Kouadio
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info

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