En 2014, la Fondation « Prospective et Innovation » publiait, avec une préface de Jean-Pierre Raffarin, un fascicule intitulé « Bonnes nouvelles d’Afrique ». Jean-Pierre Raffarin défendait l’idée suivante : alors que les pays riches sont en crise et que la croissance chinoise semble atteindre ses limites, « l’Afrique connaît à bas bruit une mutation positive où s’esquisse une émergence qui étonnera le monde. (…) L’Afrique, dernière venue dans l’immense mouvement tectonique d’émergence qui transfigure le monde depuis un tiers de siècle, apporte à l’humanité l’énergie d’un renouveau avec lequel il faudra compter, et dont les promesses invitent à passer envers elle d’une culture de l’aide à une éthique de la synergie. »
Raffarin venait confirmer ce que disaient déjà sur l’Afrique, en 2010, Jean-Michel Severino et Olivier Ray dans leur livre « Le Temps de l’Afrique » : « elle était “mal partie” (1), la voilà de retour, à grande vitesse ». Or, en 2025, ce qui apparaît, concernant l’Afrique, ce sont plutôt les promesses non tenues et l’accumulation des mauvaises nouvelles.
Les mauvaises nouvelles venues d’Afrique
Depuis les indépendances, l’histoire de l’Afrique et des jeunes nations africaines s’écrit de façon chaotique. Le bilan que l’on peut faire en 2025 montre que le temps de l’Afrique n’est pas encore arrivé, le continent étant :
⦁ Le continent d’une instabilité politique chronique – Depuis la sortie de l’ère coloniale, la prépondérance des facteurs identitaire et ethnique entretient une instabilité politique chronique. Au moment des élections, l’identité politique ethnique retarde l’intégration à la démocratie politique.
⦁ Le continent des guerres oubliées – On compte aujourd’hui plus de 50 conflits actifs en Afrique, soit 40 % des engagements armés dans le monde. Depuis 2020, on assiste à une hausse de 45% du nombre de situations de conflits armés sur le continent et au déplacement de 35 millions de personnes.
⦁ Le continent des menaces terroristes – Au Sahel, l’échec des juntes militaires dans la lutte contre le terrorisme se traduit par : a) l’instauration d’enclaves extrémistes (un nouveau califat ?) b) des répercutions sécuritaires sur toute l’Afrique de l’Ouest et le Sud c) l’expansion d’une criminalité transnationale organisée.
⦁ Le continent des crises humanitaires – Les situations sécuritaires dégradées (crises politiques, conflits) créent un état de désordre qui amplifie et aggrave les crises humanitaires.
⦁ Le continent des crises sanitaires – Les crises sanitaires placent l’Afrique dans une situation de fragilité extrême aggravée par des systèmes de santé africains sous-financés, des flambées épidémiques, la baisse des financements de l’aide internationale et les coupes américaines dans les programmes de santé.
⦁ Le continent des crises climatiques – L’Afrique est le continent le plus vulnérable au changement climatique. Des populations entières, aux capacités d’adaptation limitées, sont menacées par les sécheresses prolongées, la désertification, la dégradation des terres, les inondations dévastatrices, etc.
⦁ Le continent des pays et des populations les plus pauvres – Les vingt pays les plus pauvres du monde sont tous africains et la pauvreté affecte un très grand nombre d’Africains, même dans les pays les plus riches du continent comme l’Afrique du Sud ou la Côte d’Ivoire.
Les bonnes nouvelles venues d’Afrique
Pourtant, dans un monde multipolaire menacé par les crises internationales, les divisions et les rivalités géopolitiques les bonnes nouvelles venues d’Afrique sont nombreuses. Je reviendrai, plus en détail, sur ces bonnes nouvelles dans ma prochaine chronique qui paraîtra le lundi 1er décembre (« Journée de Liberté et de la Démocratie »). J’aborde aujourd’hui quatre points qui, selon moi, symbolisent l’évolution de l’Afrique, sa métamorphose.
⦁ Première bonne nouvelle – L’organisation en Afrique du Sud, les 22 et 23 novembre 2025, du G20. C’est la première fois, depuis la création du G20 en 1999, que le continent africain organise une réunion de ce groupe qui représente les 20 économies majeures du monde, 85% du PIB mondial et les deux tiers de sa population.
Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, voit dans le G20 un symbole de l’importance du multilatéralisme pour résoudre les défis mondiaux. Il a tenu à préciser que « les défis auxquels nous sommes confrontés ne peuvent être résolus que par la coopération, la collaboration et les partenariats », exactement le contraire d’un Trump qui dénonce le multilatéralisme et les organisations supranationales qui incarnent de multilatéralisme (ONU, FMI, Banque Mondiale, G20, etc.).
⦁ Deuxième bonne nouvelle – Formidable enjeu géoéconomique, géopolitique et géostratégique, l’Afrique est aujourd’hui courtisée par la planète entière. De nombreux Etats affirment aujourd’hui leur volonté d’exercer leur souveraineté pleine et entière dans le choix de leurs alliances stratégiques et de leurs partenaires économiques.
⦁ Troisième bonne nouvelle – La volonté de l’Afrique de maîtriser son secteur minier. Tous les minerais, en particulier les minerais stratégiques, sont présents en abondance sur le continent africain. De nombreux Etats procèdent à la réécriture de leurs codes miniers, afin de faire du secteur un moteur de développement en créant de la valeur ajoutée. Objectif : la sortie, au profit d’une transformation locale, d’une économie de la rente qui se contente de l’exportation des matières premières brutes.
⦁ Quatrième bonne nouvelle – La capacité de l’Union Africaine à imaginer pour tous les Etats membres un futur commun dans le respect de la souveraineté de chaque Etat et le dépassement des divisions et des réalités politiques. Ce futur commun est en cours d’écriture avec la ZLECAF (Zone de Libre Echange Continentale Africaine).
L’Afrique noire est mal partie
Opposer René Dumont
Pour ma part, je dénonce les discours sur l’Afrique qui s’arrêtent aux analyses simplistes afro-optimismes ou afro-pessimistes. Opposer René Dumont, qui écrit en 1962, « L’Afrique noire est mal partie », et Jean-Michel Severino qui publie, en 2010, « Le Temps de l’Afrique », c’est ignorer la complexité d’un continent où chaque Etat construit sa propre trajectoire vers l’émergence.
Que cette trajectoire soit chaotique, faite de choix idéologiques qui peuvent être tragiques et d’erreurs économiques qui entretiennent le sous-développement, c’est l’Histoire qui se fait. Trois choses me semblent évidentes : 1) l’Afrique n’existe pas, il existe 54 Etats indépendants et souverains, chacun étant libre de ses choix 2) l’avenir de chaque Etat ne doit pas dépendre des influences étrangères qui, aujourd’hui, dans un monde devenu multipolaire, attisent les divisions et les rivalités géopolitiques 3) les dirigeants africains doivent se mettre en capacité de corriger les erreurs du passé.
Christian Gambotti Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org