Yamoussoukro gronde. Les tam-tams du cœur résonnent plus fort que les cloches de la République. Mais quand l’émotion tribale veut dicter le droit, que reste-t-il de l’État ? « On ne touche pas à notre fils », clament les chefs baoulés. Ce cri ancestral, lancé depuis Yamoussoukro, remue les fibres identitaires d’un peuple attaché à ses lignages.
Mais derrière cette chaleur affective, la République, elle, garde la tête froide. Car un État ne se gouverne ni au nom du sang ni au nom du souvenir, mais au nom de la loi.
Le fils du terroir, ou l’enfant d’un autre choix ?
Tidjane Thiam n’est pas un inconnu. Il est le petit-fils de la mémoire collective, le neveu du père de la Nation. Mais c’est justement là que réside le paradoxe.
Ce petit-fils, dont on attendait la fidélité au rêve républicain, a préféré un temps d’autres cieux, une autre citoyenneté.
On ne peut brandir Houphouët-Boigny comme étendard tout en s’asseyant sur l’exigence juridique qu’il a toujours défendue.
À trop jouer de la nostalgie, on trahit le testament.
Une République fidèle au testament du « vieux ».
Félix Houphouët-Boigny n’a jamais voulu d’un État tribal. Il a érigé une République bâtie sur le respect des règles, non sur les affects ou les arrangements entre notables.
Que la loi ait aujourd’hui écarté Tidjane Thiam de la course à la présidence, n’a donc rien d’un sacrilège. C’est, au contraire, une fidélité profonde au socle républicain qu’il a légué : une Côte d’Ivoire gouvernée par les textes, pas par les totems.
Yao Yao Lazare veut faire juger la loi au tam-tam
L’intervention de Yao Yao Lazare est à la fois touchante et inquiétante. En tentant de transformer une irrégularité juridique en débat coutumier, il déplace le terrain de la rationalité vers celui du symbolique.
Mais la République n’est pas un palais de sages où la loi se plie au consensus des anciens. Elle est un édifice de droit, et c’est ainsi qu’Houphouët-Boigny l’a voulue.
Bédié, en 2000 : la mémoire sélective des indignations
Rappelons-nous qu’en 2000, Henri Konan Bédié a lui aussi été déclaré inéligible.
Où étaient les chefs ?
Où était Yao Yao Lazare ?
Où étaient ces pleurs rituels et ces protestations sacrées ?
Cette indignation à géométrie variable trahit moins un attachement au droit qu’une volonté d’exception communautaire, et une République d’exceptions finit toujours par s’effondrer.
Le respect du droit comme ultime hommage
On a souvent dit que Félix Houphouët Boigny voulait pour la Côte d’Ivoire une stabilité fondée sur la loi, et c’est bien ce que la République a fait.
Elle n’a pas cédé aux sirènes du nom, ni aux fantasmes du retour providentiel. Elle a simplement appliqué la règle. C’est peut-être rude pour les cœurs, mais c’est juste pour la nation.
La République ne pleure pas, elle tient bon
Oui, la République a écarté un fils. Mais elle l’a fait non par mépris, mais par devoir. Ce n’est pas la Côte d’Ivoire qui a trahi Tidjane Thiam, c’est Tidjane Thiam qui a pris ses distances avec la Côte d’Ivoire, quand il choisit une autre nationalité, une autre appartenance, sans imaginer que ce choix aurait un prix.
On ne revient pas à la maison en forçant la serrure. On frappe, on attend, on prouve qu’on est resté digne du toit qu’on a quitté.
Peut-être qu’au fond, cette décision de justice , si décriée, est le plus bel hommage à Félix Houphouët-Boigny, car elle prouve que sa République, malgré les secousses et les passions, sait encore tenir debout, même quand elle doit dire non à un des siens.
Kalilou Coulibaly doctorant EDBA, Ingénieur
LAW OR DRUMBEATS: THE REPUBLIC AS ENVISIONED BY FÉLIX HOUPHOUËT-BOIGNY-BOBIGNY HAS DECIDED
Yamoussoukro rumbles. The drumbeats of the heart echo louder than the bells of the Republic. But when tribal emotion seeks to dictate the law, what remains of the State?
“Our son is untouchable,” proclaim the Baoulé chiefs.
This ancestral cry, rising from Yamoussoukro, stirs the identity fibers of a people deeply attached to its lineages.
Yet beneath this emotional fervor, the Republic remains composed. A state is not governed in the name of blood or memory, but in the name of law.
THE SON OF THE LAND, OR THE CHILD OF ANOTHER CHOICE?
Tidjane Thiam is no stranger. He is the grandson of national memory, the nephew of the Father of the Nation. And therein lies the paradox.
This grandson, from whom loyalty to the republican dream was expected, once chose different skies, a different citizenship.
One cannot wave Houphouët-Boigny’s name as a banner while trampling the legal principles he so fervently upheld.
To overplay nostalgia is to betray the testament.
A REPUBLIC FAITHFUL TO THE OLD MAN’S LEGACY
Félix Houphouët-Boigny never envisioned a tribal state. He built a Republic founded on the respect for rules—not on emotions or deals among notables.
That the law today has barred Tidjane Thiam from the presidential race is no sacrilege. On the contrary, it is a deep act of fidelity to the republican foundation he left behind: a Côte d’Ivoire governed by texts, not totems.
YAO YAO LAZARE WANTS TO JUDGE THE LAW BY THE DRUM
Yao Yao Lazare’s intervention is both moving and troubling. In attempting to transform a legal irregularity into a customary debate, he shifts the terrain from rationality to symbolism.
But the Republic is not a council of elders where the law bends to the consensus of the ancients. It is a structure of law—and that is precisely how Houphouët-Boigny intended it.
BÉDIÉ IN 2000: THE SELECTIVE MEMORY OF OUTRAGE
Let us remember that in 2000, Henri Konan Bédié was also declared ineligible.
Where were the chiefs?
Where was Yao Yao Lazare?
Where were those ritual tears and sacred protests?
This selective outrage betrays not a love of justice but a desire for community-based exception—yet a Republic of exceptions always ends up collapsing.
RESPECT FOR THE LAW AS THE ULTIMATE TRIBUTE
It is often said that Félix Houphouët-Boigny sought stability through law for Côte d’Ivoire—and that is exactly what the Republic has done.
It did not yield to the sirens of a name, nor to the fantasies of a providential return. It simply upheld the rule. It may be harsh on hearts, but it is fair for the nation.
THE REPUBLIC DOES NOT CRY—IT STANDS FIRM
Yes, the Republic has set aside a son. But it did so not out of scorn, but out of duty. It is not Côte d’Ivoire that betrayed Tidjane Thiam—it is Tidjane Thiam who distanced himself from Côte d’Ivoire when he chose another nationality, another belonging, without realizing that this choice would come at a cost.
One does not return home by forcing the door. One knocks, one waits, one proves worthy of the roof once left behind.
Perhaps, deep down, this much-criticized court decision is the most beautiful tribute to Félix Houphouët-Boigny—for it proves that his Republic, despite upheavals and passions, still knows how to stand, even when it must say no to one of its own.
Kalilou Coulibaly, EDBA Doctoral Candidate, Engineer