Près de deux an après le coup d’État du 26 juillet 2023, la junte militaire nigérienne, dirigée par le général Abdourahamane Tiani, donne l’image d’un régime assiégé sur tous les fronts : fragilisé à l’intérieur, isolé à l’extérieur, et empêtré dans un partenariat militaire avec la Russie qui peine à produire les résultats attendus. À mesure que les jours passent, l’expérience de l’Alliance des États du Sahel (AES), présentée comme une alternative souverainiste à la CEDEAO, dévoile ses limites et pousse le Niger à une impasse stratégique.
Une coopération russo-nigérienne qui ne tient pas ses promesses
Dans un climat de rupture avec les partenaires occidentaux traditionnels, le Niger a décidé de se tourner vers la Russie pour assurer sa sécurité. En avril 2024, des éléments de l’Africa Corps – une force remplaçante du groupe Wagner – sont arrivés à Niamey pour entraîner l’armée et renforcer la défense aérienne du pays.
Mais sur le terrain, les résultats sont loin d’être convaincants. Non seulement la menace djihadiste reste persistante, mais de nouvelles attaques se sont même intensifiées dans certaines régions du nord du pays. La récente insécurité autour des infrastructures pétrolières, importantes pour les finances publiques, est un signe supplémentaire de l’échec de cette coopération. Comme en Centrafrique ou au Mali, le “modèle russe” semble échouer à garantir stabilité et développement.
Des fissures visibles au sommet de la junte
Au sein même du pouvoir militaire, la situation se tend. Des dissensions internes agitent les états-majors. La concentration du pouvoir entre les mains du général Tiani, conjuguée à une gouvernance de plus en plus autoritaire – avec la suspension des partis politiques, la dissolution des institutions judiciaires et l’absence de calendrier de transition – nourrit une grogne croissante au sein des rangs militaires et d’une partie de la population.
Des voix critiques commencent à s’élever, y compris parmi les officiers, dénonçant une politique sans issue qui isole le pays et aggrave ses difficultés économiques et sociales.
L’AES : un rêve d’autonomie devenu piège géopolitique
En quittant la CEDEAO en janvier 2024 avec le Mali et le Burkina Faso pour créer l’AES, le Niger espérait s’affranchir des contraintes régionales et se rapprocher de nouveaux partenaires. Mais l’isolement diplomatique et économique qui en a découlé a eu l’effet inverse. Le pays est privé des mécanismes de solidarité régionale, de financements multilatéraux, et fait face à une détérioration de ses relations commerciales.
Le blocage de la frontière avec le Bénin, point de sortie essentiel pour les exportations pétrolières, constitue une menace directe pour les recettes de l’État. Et malgré la volonté affichée de s’ouvrir au Maroc pour accéder à l’Atlantique, les alternatives logistiques restent hypothétiques à court terme.
Une voie de sortie : revenir dans le giron de la CEDEAO
Face à cette double impasse – militaire et diplomatique – un retour dans le giron de la CEDEAO apparaît de plus en plus comme une nécessité. La CEDEAO, tout en condamnant les putschs militaires, a montré sa disposition à dialoguer pour un retour à l’ordre constitutionnel.
La médiation pourrait offrir une porte de sortie honorable à la junte nigérienne, tout en garantissant une transition apaisée vers la démocratie. Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, nouvelle figure du leadership ouest-africain, s’est déjà dit favorable à une solution politique incluant les pays de l’AES.
Un choix à faire, une responsabilité à assumer
Le Niger, comme ses voisins du Mali et du Burkina Faso, est à la croisée des chemins. S’obstiner dans une logique de rupture, en s’alignant exclusivement sur des partenaires comme la Russie, pourrait conduire à un isolement encore plus profond. À l’inverse, un geste d’ouverture envers la CEDEAO permettrait de restaurer la confiance régionale, de relancer l’économie et d’ouvrir la voie à une transition politique crédible.
La junte nigérienne est désormais confrontée à une vérité brutale : l’AES, loin d’être une alternative viable, est en train de devenir un piège. Pour sortir de l’impasse, il faudra du courage, de la lucidité et un véritable sens des responsabilités historiques.
Philippe Kouhon