En créant la collection « L’Afrique en Marche », j’ai voulu dire, comme le font Jean-Michel Severino et Olivier Ray, dans un livre paru en 2010, Le Temps de l’Afrique, que, désormais, l’Afrique évolue, se transforme La révolution de cette Afrique en marche, selon les projections de l’Organisation des nations unies (ONU), sera d’abord démographique avec près de 2,5 milliards d’habitants prévus en 2050, plus de 4,5 milliards à la fin du XXIe siècle. Ce « boum » démographique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, représente un formidable vecteur de croissance, puisqu’il faudra loger, nourrir, soigner, éduquer, fournir des emplois à une population qui aura été multipliée par 10 en un siècle. Il en résulte aussi une urbanisation galopante et une densification des territoires. A la large dispersion des populations qui prévalait dans le passé, se substitue une Afrique en passe de devenir le continent le plus urbanisé au monde avec une population urbaine qui atteindra 750 millions en 2030, date à laquelle près de 50 % des Africains habiteront dans des zones urbaines qui absorbent déjà l’essentiel de la croissance démographique. La question du développement de la ville africaine se pose avec une urgence accrue.
La confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs
Autres révolutions déjà enclenchées, sous la pression des instances internationales et des bailleurs de fonds dans les années 1980-1990, et qui portent leurs fruits : les politiques d’équilibre des budgets et des comptes extérieurs avec la réduction des dettes publiques, l’investissement public productif et la libéralisation de l’économie. Alors que les anciennes grandes sociétés d’Etat, en situation de monopoles, sont devenues obsolètes, le secteur privé, véritable créateur de richesses et d’emplois, se développe. Depuis près de vingt ans, l’Afrique connaît une croissance économique forte et régulière, avec, en moyenne, un taux de croissance qui se situe autour des 5 %., ce qui permet aux pays subsahariens de bénéficier de financements supplémentaires, d’avoir recours à l’endettement public.
Autre signe qui ne trompe pas : les investissements étrangers. La vitalité de la croissance africaine attire les investissements directs étrangers (IDE) et les investissements de portefeuille tournés vers la rentabilité du capital. Le secteur privé occupe désormais une place prépondérante dans le financement du développement africain. Les flux des IDE se concentrent sur un petit nombre de pays africains qui possèdent d’importantes ressources naturelles. Les 27 pays africains à faible revenu sont toujours tributaires de l’Aide Publique au Développement. Fait nouveau, les IDE en provenance des 34 pays membres de l’OCDE sont en recul, la source majeure d’investissements provenant des pays émergents, en particulier la Chine
Les matières premières
L’Afrique regorge de matières premières : pétrole, métaux précieux, bois, produits agricoles. Mais il n’existe pas de miracle économique lié à l’exportation des matières premières, tant les marchés sont fluctuants et les mécanismes du commerce international favorables aux pays riches. Dans certains domaines, la richesse de l’Afrique devient une menace avec le développement des guerres économiques à des fins prédatrices. Chaque pays doit donc gérer ses matières premières et rester vigilant. L’Afrique ne peut pas devenir une espèce de libre-service des matières premières et des terres, où de nouveaux prédateurs viendraient se servir sans participer au développement du pays, ni contribuer à la création d’emplois et à l’élévation des niveaux de vie des populations. La Chine, qui a compris ce que représente l’Afrique, y investit massivement. L’Afrique peut ainsi passer de ses partenaires historiques.
Le long chemin du développement
En 1960, la Côte d’Ivoire, libérée du joug colonial, est un pays beaucoup plus riche que la Thaïlande. Cinquante ans plus tard, les positions se sont inversées : en 2012, le PIB de la Thaïlande est de 365 milliards USD, celui de la Côte d’Ivoire de 25 milliards USD. Pour des raisons multiples, l’Afrique a donc connu, entre 1960 et 2000, une phase de retrait. L’entrée dans le XXIe siècle marque pour la plupart des 54 pays africains le début d’une deuxième vie, fondée sur l’indépendance économique avec des taux de croissance qui, selon les pays, oscillent entre 7 % pour l’Ethiopie ou le Rwanda et 14 % pour la Sierra Leone. Fer de lance de l’économie de l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire a connu une croissance à deux chiffres jusqu’à la pandémie de la Covid 19. Le dynamisme, la créativité et l’optimisme sont aujourd’hui du côté de l’Afrique, devenue une sorte d’immense laboratoire qui possède tous les atouts de l’émergence et où se joue l’avenir de la planète.
Une réalité complexe
Bien entendu, la réalité de l’Afrique est complexe. D’ailleurs, l’Afrique n’existe pas, mais, il existe des « Afriques », c’est-à-dire 54 Etats qui n’ont pas tous les mêmes atouts. Les obstacles, sur le chemin de l’émergence, sont nombreux, mais de nombreux pays africains s’inscrivent, de façon accélérée, dans une dynamique pleine de promesses. Pour Jean-Pierre Raffarin, admirateur du « grand réveil » de la Chine, l’Afrique connaît à son tour ce « grand réveil » qui provoque un autre basculement historique : « tout le monde faisait depuis des siècles l’erreur de tenir l’Afrique pour une variable d’ajustement à la merci des puissances de toutes les époques. Son essor récent et les perspectives de son devenir, constituent de ce fait une mutation majeure du monde, dont on ne peut prédire l’effet de levier colossal sur l’humanité du siècle prochain ». Plus de 60 ans après avoir été libérée de son asservissement colonial, l’Afrique, si elle s’en donne les moyens, peut se libérer de son asservissement économique. Selon Jean-Pierre Raffarin, « il est temps de compter avec l’Afrique, et donc de la connaître », c’est-à-dire prendre la mesure de sa capacité de développement.
Si la pandémie de la Covid 19 a impacté négativement les économies africaines, le continent possède les ressources nécessaires et le capital humain pour retrouver le chemin de l’émergence, notamment en saisissant les opportunités de la révolution digitale qui lui permet de réaliser un gigantesque bond en avant (le « leapfrog ») dans tous les domaines.
Avec l’arrivée de nouvelles puissances sur le continent, les dirigeants africains sont devenus les maîtres du jeu. Signe qui ne trompe pas : tous les grands décideurs, publics ou privés, de la planète attendent, dans l’antichambre des palais présidentiels, d’être reçus par les chefs d’Etat africains.
Christian GAMBOTTI,
Agrégé de l’Université,
Président du think tank Afrique & Partage –
CEO du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) –
Directeur des Collections L’Afrique en Marche, Planète francophone –
Directeur de la rédaction du magazine Parlements & Pouvoirs africains.
Directeur général de l’Université de l’Atlantique.