Politique

La Chronique de Christian Gambotti – La Côte d’Ivoire met en œuvre un vaste plan de développement pour le nord

Par Christian Gambotti31 janvier 2022

La lutte contre le terrorisme n’est pas uniquement sécuritaire, elle passe par le développement économique et social. Il ne peut pas y avoir de sécurité sans développement, ni de développement sans sécurité. C’est désormais un lieu commun que de le dire. La création, le 16 février 2014, du G5 Sahel, un cadre intergouvernemental de coopération qui réunit 5 pays de la région (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) se fait sur l’idée de poursuivre en même temps des objectifs de défense, de sécurité et de développement.

La menace des groupes djihadistes se répand aujourd’hui dans tous les pays du Golfe de Guinée, en particulier la Côte d’Ivoire et le Bénin. Certes, l’urgence est sécuritaire, mais l’erreur serait d’abandonner le développement. Le 19 février 2021, lorsqu’il prend la présidence du G5 Sahel, le Tchad, dont on connaît l’engagement en faveur de la sécurité, fixe comme priorité l’accélération des processus de développement, afin de lutter contre la précarité et la pauvreté. 

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Les pays de l’Afrique de l’Ouest prennent conscience qu’il leur faut assurer le développement de leurs régions frontalières où vivent les populations  les plus pauvres, avec une jeunesse sans perspectives d’avenir. C’est ce que la Côte d’Ivoire a parfaitement compris, lorsque le Premier ministre, Patrick Achi, s’exprimant depuis Tougbo, une localité proche de la frontière burkinabè, a annoncé le lancement d’un vaste plan de développement, à destination des populations de ces régions frontalières du Mali et du Burkina Faso, en particulier en direction des jeunes que les groupes djihadistes tentent de recruter.

Le discours de Patrick Achi à Tougbo : faire du développement le pilier de la lutte contre le terrorisme. 

La multiplication des attaques survenues en Côte d’Ivoire, le long de la frontière avec le Burkina, témoigne de l’expansion de la menace terroriste dans les pays du Golfe de Guinée. Ces attaques sont attribuées à un groupe lié à la Katiba Macina, elle-même affiliée au Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM). Dans la nuit du 7 juin 2021, la localité de Tougbo a été attaquée, après les attaques contre Bolé, Kafolo et contre le poste de gendarmerie de Kolobougou.  

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La capacité de la Côte d’Ivoire à endiguer le terrorisme dépend aussi de sa capacité à assurer le développement économique et social des zones frontalières. Depuis Tougbo, là où trois militaires ivoiriens ont été tués en juin dernier, Patrick Achi a déclaré : « Nous savons tous que la cause profonde de la plupart des crises et de l’instabilité dans notre sous-continent est l’oisiveté. Elle pousse certains jeunes gagnés par le désespoir, attirés par le mirage des guerres faciles à des actes de déstabilisation »

Dans une analyse publiée sur le site de l’ISS (Institut d’Etudes de Sécurité), le 15 Jun 2021, William Assaro (1) montre que d’autres vulnérabilités viennent s’ajouter à celle de l’oisiveté : «  Les groupes extrémistes exploitent les vulnérabilités telles que les conflits locaux, les déficits de gouvernance, les défaillances des systèmes de sécurité et les activités illicites, au bénéfice de leurs stratégies d’implantation, de recrutement et de financement. » William Assaro évoque d’autres facteurs de risque : les conflits récurrents entre éleveurs et agriculteurs autour de l’accès aux pâturages et à l’eau ; les ressentiments que nourrissent certains anciens combattants qui estiment ne pas avoir bénéficié des programmes de réinsertion ; les conditions de vie difficiles des populations des zones frontalières qui « manquent de services de santé et d’éducation, mais aussi de sécurité et d’opportunités économiques ». 

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Selon Willian Assaro, les groupes terroristes «  recrutent en promettant des gains financiers et matériels et en permettant la conduite d’activités illicites telles que le braconnage et l’orpaillage ». Dans ces régions frontalières, les « opportunités économiques » prennent la forme d’activités illicites : « l’orpaillage clandestin, la vente de bétail volé, la contrebande de motos volées et le banditisme ordinaire (notamment le phénomène des coupeurs de route) ». Le fait de posséder une moto, une kalachnikov et d’appartenir à un groupe terroriste tient lieu de promotion sociale.

Un plan social afin de lutter contre les vulnérabilités internes

Dans son Discours de Tougbo, avec l’annonce d’un vaste plan social, Patrick Achi montre que les autorités ivoiriennes ont pris conscience que la menace terroriste ne relève pas uniquement de causes extérieures, comme la présence de groupes djihadistes, mais qu’elle s’explique aussi par l’existence de vulnérabilités internes. Afin d’empêcher les groupes extrémistes de s’ancrer en Côte d’Ivoire, il est urgent de renforcer le volet du développement, afin d’améliorer les conditions de vie des populations, lutter contre la pauvreté et la précarité,  comme le fait le G5 Sahel dans la bande sahélo-sahélienne. Le volet du développement doit aussi assurer la présence et affirmer son autorité (action des forces de sécurité, de la gendarmerie, de la justice), tout en s’appuyant sur l’action des chefferies traditionnelles.

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Accompagné de plusieurs ministres, Patrick Achi a affirmé, dans son Discours de Tougbo, la nécessité « de combattre l’hydre terroriste » par l’alliance de « l’effort militaire et de développement ». C’est donc un vaste plan social qui a été annoncé : « Ce plan social financera notamment des contrats de main-d’œuvre dans des travaux publics, de l’apprentissage et encouragera le développement d’activités génératrices de revenus. Il est destiné à 19.000 jeunes de six régions de Côte d’Ivoire, pour un coût total de 8,6 milliards de francs CFA (13 millions d’euros), payés à 75% par l’État et à 25% via un contrat de désendettement et de développement conclu avec l’Agence française de développement. »

Tougbo est devenue le symbole d’une nouvelle étape de la lutte contre la menace terroriste. Les pays du Golfe de Guinée doivent, comme les pays du G5 Sahel, considérer la sécurité comme une composante du développement. L’erreur serait de renoncer aux dépenses sociales et de développement pour des raisons d’urgence sécuritaire. Les coups d’État militaires au Mali et au Burkina ne changent rien aux stratégies de lutte contre le terrorisme. Une stratégie à courte vue fait de la sécurité un simple objectif de reconquête du territoire et de souveraineté. Si l’urgence est sécuritaire, l’accent doit toujours être mis sur le développement.

Christian Gambotti
Agrégé de l’université –
Politologue, essayiste –
Président du think tank Afrique & Partage –
Contact: cg@afriquepartage.org
(1)William Assaro, analyse publiée sur le site de l’ISS (Institut d’Etudes de Sécurité), le 15 juin 2021

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