Apporter des réponses simples aux situations complexes
Il faut toujours aller vers des situations complexes avec des idées simples. Examinons les 4 situations complexes qui caractérisent l’histoire récente de l’Afrique.
Situation complexe 1 : l’Afrique n’existe pas, mais il existe 54 Etats différents dont la souveraineté s’affirme à travers des frontières, des règlementations nationales, le libre-choix des partenaires techniques et financiers et des alliances idéologiques.
Situation complexe 2 : les années 1960 ouvrent l’ère des indépendances politiques, étape nécessaire mais insuffisante.
Situation complexe 3 : le XXIè siècle ouvre la période d’une deuxième indépendance pour l’Afrique, l’indépendance économique avec l’abondance des richesses naturelles, un capital humain mieux formé, un marché continental unique que dessine la Zlefaf et près de 2,5 milliards d’habitants avides de consommation d’ici 2050. Etape nécessaire, l’indépendance économique tarde à se réaliser pour des raisons largement documentées.
Situation complexe 4 : le nouvel ordre mondial qui se dessine, de façon chaotique et imprévisible, depuis la guerre en Ukraine et l’élection de Donald Trump, est en train de provoquer une nouvelle marginalisation de l’Afrique.
Je retiens 4 idées simples :
Idée simple 1 : l’Afrique doit absolument renforcer sa résilience dans tous les domaines.
Idée simple 2 : comme le proclame l’Union africaine, la résilience se joue dans le développement ses relations commerciales intra-africaines à l’échelle des CER (Communautés Economiques Régionales) et à l’échelle du continent (Zlecaf).
Idée simple 3 : dans l’intérêt des populations, le développement des relations commerciales intra-africaines doit se faire en dehors de la nature des régimes politiques et des partitions idéologiques.
Idée simple 4 : il faut désenclaver l’Afrique. Le retard de développement du continent s’explique par l’enclavement de chaque Etat mal relié aux Etats voisins et au reste du monde et, à l’intérieur de chaque Etat, des territoires mal reliés entre eux. Pour désenclaver l’Afrique et les territoires, il faut construire des structures de transport : routes, autoroutes, voies ferrées, dessertes aériennes, ports, aéroports. Sans infrastructures de transport qui répondent aux normes internationales, rien n’est possible. Candidate à la présidence de la Banque Africaine de Développement, – la BAD est l’un des piliers du financement des infrastructures en Afrique -, la Sud-africaine Bajabulile Swazi Tshabalala considère que les infrastructures sont le fondement d’une accélération du développement du continent. Elle déclare : « Les emplois ne sont pas créés par les banques de développement, mais par le secteur privé. Ce dernier a besoin (…), pour accéder aux marchés, de routes, de voies ferrées, de ports (…). Ce sont les défis de l’Afrique. »
L’autoroute côtière trans-ouest-africaine Nouakchott-Dakar-Abidjan-Lagos : un laboratoire à ciel ouvert du désenclavement
La route côtière trans-ouest africaine est un projet d’autoroute transnational visant à relier 12 pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, de la Mauritanie dans le nord-ouest de la région au Nigéria à l’est, avec des routes de desserte déjà existantes vers deux pays sans littoral, le Mali et le Burkina Faso. Pour la CEDEAO, l’extrémité ouest de cette autoroute côtière trans-ouest-africaine s’arrête à Nouakchott, en Mauritanie, et non pas à Dakar, comme le propose la Commission Economique pour l’Afrique.
C’est une bonne chose, comme il est important que des désertes soient prévues pour désenclaver le Mali et le Burkina Faso, des pays sans littoral membres de l’AES. Au-delà des aspects techniques et financiers, le défi est immense étant donné la faible culture de coopération entre les pays concernés. S’ajoute la difficulté à organiser la libre-circulation des biens et des personnes, des chefs d’Etat aux intérêts divergents refusant souvent de déléguer une partie de leurs prérogatives à des organisations supranationales.
Le corridor autoroutier Abidjan-Lagos
Porté par le Programme continental de l’Union africaine pour le développement des infrastructures en Afrique (PIDA), le corridor autoroutier Abidjan-Lagos est, pour la CEDEAO, un projet prioritaire. Marcel de Souza, Président de la Commission de la CEDEAO, définit ainsi cet ambitieux projet « un levier incontournable pour réaliser l’intégration régionale visant à stimuler la croissance économique et éradiquer la pauvreté. » Beaucoup plus qu’une simple voie destiner à faciliter la circulation des biens et des personnes, y compris aux frontières, le corridor autoroutier Abidjan-Lagos, s’inscrit dans une vision prospective en lien avec l’Initiative de développement spatial promue par la Banque africaine de développement (BAD).
Cette initiative vise, d’ici 2030, à stimuler la croissance des pays concernés (Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin et Nigéria), industrialiser, créer des emplois et renforcer la coopération régionale. L’impact sera considérable sur les pays qu’elle traverse (Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigéria) ; le dynamisme des grandes métropoles urbaines que sont Abidjan, Accra, Lomé, Cotonou et Lagos sera renforcé. Autre effet : l’amélioration de la connectivité avec les zones rurales et les autres réseaux de transport ouest-africains.
Autre enjeu : l’aménagement urbain. L’attractivité d’une région qui compte parmi les plus dynamiques de toute l’Afrique va entraîner la création d’une mégalopole sur plus de 1 000 km avec une population urbaine, d’ici 2050, de 173 millions d’habitants. Ce corridor autoroutier Abidjan-Lagos présente le risque d’une urbanisation incontrôlée avec la prolifération des zones d’habitations précaires, des bidonvilles et l’occupation illicite de l’espace public.
Les idées simples qui permettraient de surmonter la complexité du réel sont toujours très difficiles à réaliser, voire impossibles. Lorsque je regarde tous les atouts dont dispose l’Afrique pour être elle-même, non assujettie aux puissances étrangères et au nouvel ordre mondial que cherchent à construire Poutine et Trump, je me dis qu’impossible n’est pas africain à condition de mettre en œuvre un pragmatisme économique panafricain.
Élu président de la Commission de l’Union africaine, le Djiboutien Mahamoud Ali Youssouf, incarne pour moi, dans une région particulièrement complexe, la Corne de l’Afrique, le visage et la voix de ce pragmatisme économique panafricain dont l’Afrique a besoin pour préserver les grands équilibres et sortir de la fatalité de l’Histoire.
CHRISTIAN GAMBOTTI
Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERADAFRIKI (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org