Opinion

Crise sécuritaire au Mali : les chauffeurs routiers en première ligne d’un ravitaillement devenu mortel

Par La Rédaction21 novembre 2025

Comme journaliste ivoirienne, j’ai couvert de nombreuses crises régionales, mais rarement une tragédie aussi peu médiatisée que celle des chauffeurs routiers opérant vers le Mali. Depuis septembre, le blocus décrété par le JNIM a transformé les routes d’accès en véritable corridor de mort. Les camions-citernes sont attaqués systématiquement. Le 28 octobre, 30 à 50 camions ont été incendiés près de Bamako. Pour Bakary Sambe (Timbuktu Institute), cette situation reflète « un problème structurel d’insécurité ».

Les chauffeurs, souvent ivoiriens, continuent pourtant à charger leur carburant à Abidjan ou Yamoussoukro, avant d’emprunter les corridors par Tengréla ou Pogo. Dès qu’ils franchissent la frontière malienne, ils dépendent des escortes de l’armée. Mais ces escorts ne suffisent pas toujours. « On ne sait jamais si on rentrera vivant », me dit Baba, un de ces routiers. « On le fait parce qu’on aime notre pays et qu’on ne veut pas que le Mali manque de carburant. »

À Kolia, Sidiki Dembélé résume la situation : « Si les camions s’arrêtent, c’est tout un pays qui s’éteint. » Moussa, 38 ans, raconte une vision apocalyptique : « J’ai vu deux camions brûler. Les chauffeurs sont morts. Par miracle, ils m’ont laissé passer. » Bablen Sacko se souvient d’une embuscade meurtrière qui a coûté la vie à plusieurs apprentis.

Le 4 septembre, le Sénégalais Birane Ndiaye est victime d’une attaque près de Ségala. Une balle traverse sa portière, son camion est incendié et plusieurs chauffeurs sont arrêtés. Birane a tout perdu, son emploi, son véhicule, et a échappé de peu à la mort.

Tant que des mesures concrètes ne seront pas prises, chaque livraison sera un acte de survie, et chaque chauffeur un héros oublié.

Ces hommes dénoncent également des conditions de travail intolérables. « Pas de contrat, pas d’assurance, pas de retraite », explique Sacko. Leur salaire tourne autour de 100 000 F CFA, avec 50 000 F CFA de prime, dérisoire au regard du danger permanent. « On mérite au moins une prime de risque », estime Yoro.

Des transporteurs choisissent désormais de renoncer. Broulaye Konaté a immobilisé 45 camions, faute de sécurité. Souleymane Traoré, routier ivoirien, confie qu’il prend la route « la peur au ventre ».

Même le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga a reconnu la gravité de la situation en qualifiant le carburant livré de « sang humain ». Modou Kayeré, coordinateur de l’Union des conducteurs routiers d’Afrique de l’Ouest, rappelle que « cette crise dépasse les frontières ».

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La convocation récente du syndicat des chauffeurs par le Premier ministre malien est une première étape, mais insuffisante. Tant que des mesures concrètes ne seront pas prises, chaque livraison sera un acte de survie, et chaque chauffeur un héros oublié.

Une correspondance particulière de F. Kouadio
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