Une élection n’est jamais gagnée d’avance, mais la réélection d’Alassane Ouattara pour un autre mandat et le raz de marée du RHDP aux législatives qui ont suivi ne faisaient aucun doute. Dans une Afrique de l’Ouest devenue instable à cause de l’impact négatif des chocs géoéconomiques et géopolitiques extérieurs, la Côte d’Ivoire, sous la gouvernance Ouattara, a pu se construire, depuis 2011, comme un ilot de stabilité et de prospérité pour la raison suivante : Alassane Ouattara, qui se méfie de la politique politicienne et des politiciens à courte vue, n’a qu’une seule boussole, le développement économique. Son action se nourrit de la philosophie politique du Père de la nation, Félix Houphouët-Boigny qui déclarait : « Ce que veut l’Ivoirien, c’est le partage de la richesse et non de la misère. Et pour ce faire, il doit, avant tout, contribuer à créer ces richesses. »
Comme Houphouët-Boigny, Alassane Ouattara a fait le choix de solutions néolibérales, mais, pour le Père de la nation comme pour celui qui fut son seul Premier ministre, l’économie n’est pas une fin en soi. Dans l’Afrique d’Houphouët-Boigny, qui voit naître les jeunes nations africaines, comme dans l’Afrique d’Alassane Ouattara, plongée au cœur de la mondialisation, la crise du régalien est d’abord une crise des finances publiques doublée d’une crise d’un capitalisme d’Etat improductif, enfermé dans une économie de la rente et qui laisse peu de place au secteur privé et à l’innovation.
A la question « gouverner avec qui et comment ? », Alassane Ouattara répond ; avec celles et ceux qui ont comme unique boussole de développement économique, préalable incontournable pour financer les politiques publiques, en particulier les politiques sociales. L’économie est le socle du développement inclusif et l’emploi, dans l’économie formelle, la première des politiques sociales. L’innovation est la clef de la modernisation de tous les secteurs de l’économie. Il n’est donc pas étonnant aux postes de commande de l’action gouvernementale les trois figures de la fidélité, de la stabilité et de la continuité que sont Robert Beugré-Mambé, Téné Birahima Ouattara et Patrick Achi. Ces trois figures devront se mobiliser, avec des résultats concrets, autour du programme de développement 2026-2030 et suivre la feuille de route ainsi définie par le Premier ministre : « continuer l’accélération des chantiers structurants, consolider les acquis et améliorer durablement le quotidien des populations ». Le cadre de l’unité nationale est aujourd’hui fixé en Côte d’Ivoire, l’urgence est de consolider la cohésion sociale en améliorant « durablement le quotidien des populations».
Le gouvernement de Robert Beugré Mambé
C’est sans surprise que Robert Beugré Mambé a été reconduit au poste de Premier ministre et c’est sans surprise, non plus, qu’on note peu de changements dans l’équipe gouvernementale. Il ne s’agit ni d’immobilisme, ni d’un refus d’accélérer la transmission générationnelle au sein du RHDP et du pouvoir. Au regard du bilan plutôt flatteur de ses trois premiers mandats et du contexte de forte instabilité qui caractérise l’Afrique de l’Ouest et le nouvel ordre mondial, Alassane Ouattara s’inscrit dans une logique de continuité en s’appuyant sur des figures politiques (une trentaine de ministres dont six femmes) qui ont fait leurs preuves dans les fonctions qu’elles ont occupées et qui sont soucieuses de préserver la philosophie et les acquis du ouattarisme, ce qui est, pour Ouattara, une véritable obsession.
Un seul changement notable : la création du poste de vice-Premier ministre dont hérite Téné Birahima Ouattara, qui conserve son poste de ministre de la Défense. Reste à savoir comment se répartiront les dossiers entre Robert Beugré Mambé et le frère cadet du président de la République. Les dossiers techniques pour Robert Beugré-Mambé ? Les dossiers politiques pour Téné Birahima Ouattara ? Une chose est certaine : Ouattara attend de son Premier ministre et de son vice-Premier Ministre deux choses que savait faire Amadou Gon Coulibaly : la capacité de décider et de trancher, sans que tous les dossiers ne remontent à la Présidence, et la capacité de préserver l’unité de la famille politique.
L’assemblée nationale
Le nouvel exécutif est fort de son écrasante majorité à l’assemblée nationale. En choisissant de présenter comme candidat du RHDP Patrick Achi au poste de président de l’Assemblée nationale, Alassane Ouattara, là encore, s’est inscrit dans une logique de continuité. Le président de la République et le président de l’Assemblée nationale sont sur la même longueur d’onde. L’exécutif possède au sein de la chambre basse une majorité absolue qui permet de gouverner. Patrick Achi entend, « par le vote de la loi, par l’examen et l’adoption du budget de la Nation », répondre pleinement aux attentes du gouvernement.
Homme de dialogue, le neuvième président de l’Assemblée nation de la Côte d’Ivoire indépendante, s’est engagé solennellement, lors de sa première adresse après son élection, « à être le président de tous les députés et à présider notre Chambre avec humilité, écoute, impartialité, ouverture et exigence ». Rien ne serait plus dangereux pour ce mandat d’Alassane Ouattara que l’exercice d’un pouvoir hégémonique qui refuse d’entendre les voix de l’opposition. Il ne s’agit pas de gouverner ensemble, les électeurs ont tranché, mais de faire de l’Assemblée nationale un lieu où, si les affrontements sont vifs, on débat « toujours avec pudeur » et où l’on « fait vivre la Nation dans la paix, rayonnante, fraternelle, solidaire et ambitieuse ». Pour que la Côte d’Ivoire devienne définitivement le laboratoire du plein épanouissement de la démocratie, il ne faut pas que l’exécutif confisque le pouvoir au seul profit de ses partisans.
Le régime du multipartisme et d’élections concurrentielles existe en Côte d’Ivoire depuis 1990. Ce n’est pas une nouveauté, Mais, l’efficace machine électorale du RHDP n’est pas la garantie du maintien de la stabilité politique et de la paix sociale, si l’exécutif s’avère incapable de répondre aux attentes des populations. Lors du premier Conseil des ministres qui s’est tenu le samedi 25 janvier 2026, Alassane Ouattara a tenu à rappeler les priorités de l’action gouvernementale : maintenir une dynamique soutenue de développement, consolider la cohésion nationale en accélérant l’accès aux services essentiels et préserver la sécurité. Cela n’est possible qu’en ouvrant le jeu politique.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org