Opinion

Côte d’Ivoire – Chine : coopération stratégique ou dépendance déguisée ?

Par La Rédaction26 juin 2025

Depuis deux décennies, la Chine a renforcé sa présence en Afrique, au point d’en devenir un acteur économique incontournable. En Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire figure parmi les pays les plus marqués par cette dynamique.
Infrastructures, mines, cacao, pêche, réseaux sociaux : la Chine investit tous les secteurs clés. Mais cette omniprésence soulève désormais des interrogations. Coopération gagnant-gagnant ou nouvelle forme de dépendance ?

Des débuts idéologiques à la stratégie économique

L’influence chinoise en Afrique commence dans les années 1950-60, avec un discours de solidarité Sud-Sud. Mais à partir des années 2000, la Chine change d’approche.
Le lancement du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) en 2000, puis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, marquent un tournant : la priorité est désormais économique.

Entre 2006 et 2017, la Chine a financé 128 milliards de dollars de projets d’infrastructures en Afrique, soit 28,3 % des financements publics extérieurs. L’Afrique de l’Ouest en capte 33 %, devant l’Afrique de l’Est (31 %). Ces financements passent par des prêts concessionnels, souvent liés à des entreprises publiques chinoises.

La marque chinoise sur les grands projets ivoiriens

En Côte d’Ivoire, les infrastructures financées par la Chine sont visibles :
Le barrage de Soubré, achevé en 2017 par Sinohydro, suivi de Gribo-Popoli, Boutoubré et bientôt Louga ; Le 4e pont d’Abidjan (coût : 142 milliards FCFA), construit par China State Construction Engineering Corporation ; Le Terminal à Conteneurs 2 du port d’Abidjan, financé par l’Exim Bank of China. L’exploitation est partagée entre APMT, MSC et CMG, mais ce dernier, acteur chinois, détient une part indirecte via Terminal Link.

Les ports, un enjeu géostratégique

Au-delà de l’économie, les ports africains représentent aussi des points stratégiques pour Pékin. Sur 78 ports africains impliquant des entreprises chinoises, 35 sont en Afrique de l’Ouest. La Chine détient plus de 50 % du capital et des droits d’exploitation à long terme dans plusieurs ports majeurs : Abidjan, Lekki (Nigeria), Lomé (Togo) ou encore Kribi (Cameroun).
Des escales de la marine chinoise ont déjà eu lieu à Abidjan, Lekki et Pointe-Noire.

Si aucune base militaire n’est officiellement identifiée en Afrique de l’Ouest – contrairement à Djibouti – la fréquence des escales alimente les interrogations.

Ressources halieutiques : des impacts préoccupants

Dans le domaine de la pêche, les conséquences sont concrètes. Un rapport du Salata Institute de Harvard (mai 2025) indique une baisse de 40 % des captures de la pêche artisanale ivoirienne entre 2003 et 2020.

Outre le climat, les chalutiers chinois, qui pratiquent la pêche de fond, sont accusés de surexploiter les ressources. Officiellement, la Chine déclare 2 600 navires de pêche actifs. Mais selon plusieurs ONG, ce chiffre atteindrait en réalité 17 000 dans le monde.

Dans le Golfe de Guinée, plus de 400 navires chinois opéreraient actuellement, générant plus de 400 millions d’euros par an, principalement via la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN).
En Côte d’Ivoire, les fermetures saisonnières mises en place depuis 2016 ne suffisent pas à protéger les petits pêcheurs.

L’or, un autre front d’investissement

Entre 2018 et 2023, la production d’or en Côte d’Ivoire a doublé, passant de 24,5 à 51 tonnes. Les entreprises chinoises y sont désormais bien implantées :
Zhaojin Mining a racheté Tietto Minerals (mine d’Abujar) pour 400 millions de dollars ; Zijin Mining a investi dans Montage Gold, qui développe le projet Koné.

En 2018, la Chine contrôlait déjà 41 % de la production de cobalt en Afrique et 28 % du cuivre. Elle domine désormais les filières de lithium, manganèse, graphite, indispensables à la transition énergétique mondiale.

Le cacao dans le viseur chinois

Leader mondial du cacao, la Côte d’Ivoire attire aussi les convoitises de Pékin.
China Light Industry Nanning Design Engineering a construit une usine de transformation près d’Abidjan ; Une autre usine, à San Pedro, produira 50 000 tonnes par an ; Depuis 2021, la Chine expérimente la culture du cacao à Hainan.

Si cette production locale se développe, elle pourrait concurrencer l’offre ivoirienne. Or, les producteurs ivoiriens ne captent actuellement que 6 % de la valeur du marché mondial du chocolat, estimé à 130 milliards de dollars.

Soft power : quand l’influence passe par les réseaux

L’influence chinoise se manifeste aussi dans la sphère culturelle et numérique. À Abidjan, l’influenceuse sino-canadienne Jiaan Wu, très populaire avec 450 000 abonnés sur TikTok et 31 000 sur Instagram, met en avant la culture ivoirienne (attiéké, nouchi, collaborations artistiques).

Un contenu apolitique en apparence, mais qui normalise la présence chinoise dans l’espace public.

Une coopération sur le temps long

Ces multiples initiatives s’inscrivent dans les Nouvelles Routes de la Soie (BRI), projet lancé par la Chine en 2013. La Côte d’Ivoire a déjà reçu 5,6 milliards de dollars de prêts chinois, principalement pour les transports et l’énergie.

Le 14e plan quinquennal chinois (2021-2025) mentionne des corridors africains, avec des infrastructures désignées comme “points forts à l’étranger” (haiwai zhanlue zhidian) dans les textes militaires chinois. Autrement dit : des lieux jugés stratégiques.

Conclusion : un partenariat à questionner
La coopération entre la Côte d’Ivoire et la Chine a permis des avancées réelles dans les infrastructures. Mais elle soulève aussi des questions de souveraineté : qui contrôle les ressources, les ports, ou les filières stratégiques ?

Face à une Chine qui agit avec une vision claire et à long terme, les États africains doivent clarifier leurs propres priorités. Il ne s’agit pas de rejeter Pékin, mais de s’assurer que le partenariat reste équilibré et maîtrisé.

Une correspondance particulière de F. Kouadio
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info

📱 Version mobile accélérée (AMP)

Voir la version complète avec commentaires