Depuis près de trois décennies, la Chine s’impose comme un acteur majeur du numérique en Afrique. À travers des investissements massifs dans les télécommunications, les infrastructures et la formation, Pékin a accéléré la transformation digitale du continent. Huawei et ZTE contrôlent aujourd’hui une large part des réseaux 4G et 5G africains et ont posé plus de 200 000 km de fibre optique. Ces avancées spectaculaires suscitent toutefois une interrogation : cette modernisation rapide renforce-t-elle la souveraineté numérique du continent ou l’enferme-t-elle dans une nouvelle forme de dépendance ?
Une stratégie d’influence bien structurée
La présence chinoise s’articule autour de trois piliers complémentaires.
La première repose sur les infrastructures physiques : câbles sous-marins, backbone nationaux et antennes de télécommunication, souvent financés par des prêts concessionnels de l’Exim Bank of China. Ces projets permettent un déploiement rapide des réseaux, mais l’entretien et les mises à jour demeurent largement sous contrôle des fournisseurs chinois.
Le deuxième pilier concerne les services et applications. Huawei, Hikvision, Dahua, Alibaba ou Tencent fournissent une grande partie des solutions de vidéosurveillance, de paiement mobile et des clouds gouvernementaux. Cette intégration renforce l’efficacité des administrations, mais centralise les données africaines dans des systèmes étrangers.
Enfin, le troisième pilier touche à la formation et à la normalisation. Plus de 150 000 techniciens africains ont été formés en Chine, et des centaines d’universités du continent collaborent avec des institutions chinoises sur l’intelligence artificielle ou la cybersécurité. Cette coopération favorise le transfert de compétences, tout en consolidant l’adoption de standards techniques alignés sur ceux de Pékin.
Un modèle de développement sous condition
L’efficacité du modèle chinois repose sur un mécanisme financier bien rodé : des prêts à faible taux assortis de clauses imposant l’usage d’équipements chinois. Cette stratégie assure à la Chine une position dominante tout en limitant la diversification des partenaires africains. Le résultat est un écosystème verrouillé : modernisation rapide, mais dépendance structurelle à un seul modèle technologique.
Plusieurs pays en font l’expérience. Au Kenya, le réseau de vidéosurveillance de Nairobi, construit par Huawei, illustre la puissance des technologies chinoises. Au Sénégal, le programme « Smart Sénégal » s’appuie sur la fibre, l’e-administration et le cloud gérés par Huawei, même si Dakar tente désormais de diversifier ses alliances, notamment avec l’Estonie. Le Bénin suit une trajectoire comparable, combinant infrastructure ZTE et partenariats européens en cybersécurité.
Un enjeu géopolitique majeur
Au-delà de la technologie, cette influence s’inscrit dans une logique géopolitique. En contrôlant une part importante du trafic internet africain, la Chine consolide sa place dans la gouvernance mondiale du numérique. La « Route de la soie numérique » lui permet non seulement d’étendre son modèle économique, mais aussi de peser sur la circulation des données et les normes internationales. Pour certains analystes, cette situation fait planer le risque d’un « espionnage numérique » ou d’une ingérence discrète dans les politiques publiques.
Des signes de résistance
Face à ce risque, plusieurs États africains cherchent à diversifier leurs partenariats. Le Rwanda, le Gabon ou le Ghana refusent désormais l’exclusivité de Huawei et encouragent l’émergence de start-ups locales dans le domaine du cloud, de la cybersécurité ou des services numériques. Ces initiatives demeurent encore modestes face à la puissance financière chinoise, mais elles traduisent une volonté croissante de souveraineté numérique.
Entre opportunité et dépendance
L’Afrique bénéficie incontestablement des investissements chinois : meilleure connectivité, coûts réduits, infrastructures modernisées. Mais cette réussite a un prix : la perte progressive du contrôle sur les données et les choix technologiques. Entre opportunité économique et dépendance structurelle, le continent se trouve à un tournant.
Pour préserver son autonomie, il lui faudra renforcer la régulation, développer des compétences locales et encourager la diversification des partenaires. À défaut, la transformation numérique africaine pourrait bien s’inscrire dans la continuité d’un schéma ancien : celui d’une modernisation importée, efficace à court terme, mais dépendante à long terme.
Une correspondance particulière de F. Kouadio
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