Afrique

Chronique du lundi – géopolitique de l’Afrique de l’Ouest ou des Afriques de l’Ouest

Par Christian Gambotti6 octobre 2025

L’Afrique n’existe pas comme un tout homogène

Publié le 6 mars 2024 dans la prestigieuse collection « Que Sais-Je ? », le livre de Sonia Le Gouriellec reprend, sur 128 pages et de façon très pédagogique, ce que disent tous les observateurs sur l’Afrique depuis les indépendances : aujourd’hui constituée de cinquante-quatre États indépendants, chaque Etat cherchant à affirmer une souveraineté pleine et entière, l’Afrique n’existe pas comme un tout homogène, ce que le mythe trompeur du panafricanisme veut toujours nous faire croire alors qu’il a perdu toute pertinence idéologique.

Dans les années 1960, les jeunes nations africaines construiront leur indépendance avec des alliés différents qu’ils iront chercher soit dans le monde libre, soit dans le monde communiste. Dans cette Afrique plurielle, ce sont des rivalités de pouvoir et d’influence qui se jouent entre des dirigeants politiques sous influence étrangère et des territoires. Dans cette troisième édition de son livre, « Sonia Le Gouriellec, comme le précise son éditeur, n’écrit rien de moins qu’une géopolitique des Afriques. »

La géopolitique actuelle de l’Afrique de l’Ouest témoigne qu’il existe des Afriques. Ensemble autrefois réputé homogène, l’Afrique de l’Ouest doit désormais se penser en tenant compte de la rivalité qui existe entre les Etats toujours membres de la CEDEAO et les trois Etats qui ont choisi de quitter la CEDEAO, – le Mali, le Burkina Faso et le Niger -, pour former l’Alliance des Etats du Sahel (AES). De simple alliance pour lutter contre le terrorisme djihadiste, l’AES est devenue une confédération, c’est-à-dire une union d’Etats qui partagent une même vision politique fondée sur la rupture avec l’Occident. C’est donc une tout autre représentation de l’Afrique de l’Ouest qui s’offre à nous, la sous-région étant devenue l’épicentre de tous les défis et de toutes les conflictualités du nouvel ordre mondial.

La forme de l’Etat

Les coups d’Etat militaires qui se sont succédé en Afrique de l’Ouest posent deux questions : 1) quelle est la forme qui doit être celle de l’Etat pour assurer le développement et la souveraineté de chaque pays 2) quelles sont les alliances que doit nouer chaque pays pour assurer sa sécurité, son développement économique et le plein exercice de sa souveraineté.

● Réponse à la première question – L’homme fort de la Guinée Conakry, Mamadi Doumbouya, à la tribune de l’ONU en 2023 a apporté la réponse suivante : « L’Afrique souffre d’un modèle de gouvernance qui lui a été imposé. Ce modèle démocratique que vous nous avez si insidieusement et savamment imposé (…), ne marche pas ». La démocratie telle que la propose la forme de l’Etat inspiré du modèle occidental est de plus en plus assimilée au colonialisme. Pour Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde », « l’assimilation de la démocratie à l’Occident colonisateur est le nouveau mantra « décolonial » des dictateurs du continent et la justification avancée par leurs supporters, y compris chez certains intellectuels. »

La rue africaine et les jeunes générations constatent que les gouvernements civils soutenus par les anciennes puissances coloniales n’ont pas tenu la promesse du développement démocratique et économique, ni éradiquer la corruption. Cet échec des gouvernements civils qui ont entretenu la corruption et le clientélisme communautaire est une réalité. Il a été facile pour les putschistes militaires de dénoncer l’incapacité des gouvernements civils d’apporter une réponse aux besoins élémentaires des populations comme la sécurité face à l’avancée des djihadistes.

Phénomène nouveau : on assiste aujourd’hui, de l’Asie à l’Afrique, à la révolte de la génération Z. Qui sont ces « GenZ » ? Ce sont les 13-28 ans qui, nourris des mêmes codes générationnels issus d’une culture numérique commune, dénoncent une fracture générationnelle. L’Afrique est aujourd’hui un continent où la part des jeunes est importante, puisque les moins de 15 ans représentent 40% de la population totale.

Les observateurs notent que c’est en Afrique que l’on trouve le plus grand décalage entre la jeunesse de la population et l’âge des dirigeants des gouvernements civils La fracture générationnelle, totalement numérique et qui s’exprime sur les réseaux sociaux, se transforme en fracture politique. La rue africaine et les jeunes générations qui, à travers internet, subissent l’influence des guerres informationnelles que mènent des officines étrangères et des activistes « décoloniaux » contre l’Occident.

● Réponse à la deuxième question – Si le modèle de développement proposé par l’Occident a échoué, quelle en est la cause et quel est le modèle alternatif qui peut permettre à l’Afrique d’être elle-même ? La réponse est apportée par le narratif « décolonial » que propagent les nouveaux autocrates du continent africain. Le modèle alternatif de développement est celui que propose le Kremlin sous les habits trompeurs d’un souverainisme naïf et d’une guerre patriotique.

Le 28 septembre 2025, face à la presse à l’occasion du troisième anniversaire de son arrivée au pouvoir par un coup d’État au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré a expliqué que les anciennes puissances coloniales, à travers les laquais de l’impérialisme que sont des Etats africains voisins qu’il accuse de collusion avec les groupes terroristes, cherchent à déstabiliser son pays.

Le thème de la guerre patriotique, un « mantra » des régimes autoritaires (Poutine en Russie, les Ayatollahs à Téhéran) revient sans cesse dans les prises de paroles des militaires au pouvoir. La capitaine Ibrahim Traoré en appelle à l’unité nationale en dénonçant les « fausses rumeurs » d’« ennemis » cherchant à « saper notre cohésion, entamer notre moral et semer la discorde ».

● Questions simples : suffit-il d’assimiler la démocratie au colonialisme et d’avancer l’argument d’une guerre patriotique contre les ennemis de la nation pour masquer l’échec des nouveaux autocrates africains ? Suffit-il de récuser le modèle économique et libéral porté par la France et l’Europe pour laisser la place à une société tournée vers des valeurs traditionnelles et conservatrices, en ligne avec les modèles russe, chinois, turque ou des pays du Golfe ?

L’arrivée au pouvoir des militaires au Sahel ne s’est pas traduite par un net recul du terrorisme, un réel développement économique et un épanouissement démocratique. Sans remettre en cause la souveraineté de chaque Etat ni la liberté de nouer des alliances alternatives dictées par des choix idéologiques, il est important que tous les Etats de l’Afrique de l’Ouest, face à la menace terroriste, organise un dispositif de renseignement et d’action le plus intégré possible, fondé sur la confiance, un partage massif des informations et la complémentarité des ressources.

La confiance est-elle possible ? Dans un contexte de bouleversements géopolitiques majeurs, elle est indispensable comme est indispensable la coopération économique entre tous les Etats de l’Afrique de l’Ouest. Des discussions ont lieu entre la CEDEAO et l’AES, c’est une bonne chose

Pour tous les Etats africains, l’heure est à la coopération

Les 12 et 13 mai 2025 lors de la 12ème édition de l’Africa CEO Forum organisé par le groupe Jeune Afrique, tous les participants étaient d’accord sur un point : les bouleversements géopolitiques ne laissent plus le choix à l’Afrique. Si elle veut éviter une fragmentation mortifère, l’heure est à la coopération. Qu’est–ce qui peut enrayer la dynamique émancipatrice de l’Afrique ? La fragmentation du continent. Le positionnement différent des Etats de l’Afrique de l’Ouest vis-à-vis des puissances étrangères, occidentales ou non, ne doit pas nuire à l’esprit de coopération que prône l’Union Africaine. Prenons acte qu’il n’existe pas une Afrique, mais des Afriques.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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