Afrique

Chronique du lundi – Trump et l’Afrique : la portee et les limites de la politique africaine de Trump

Par Christian Gambotti7 juillet 2025

Trump : un nouveau regard sur l’Afrique

Dès son premier mandat (2016-2021), l’obsession de Trump a été de redéfinir le rapport au monde des États-Unis. Réélu en 2025, il revient au pouvoir avec la même obsession, mais son regard sur l’Afrique a changé. Lors de son premier mandat, il affiche un mépris certain et une ignorance assumée à l’égard du continent africain ; traitant les États qui le composent de « pays de merde », lors d’une réunion sur l’immigration dans le bureau Ovale de la Maison blanche en janvier 2018.

Trump a toujours nié avoir tenu de tels propos sur les pays africains, mais le peu d’intérêt qu’il porte à l’Afrique lors de son premier mandat est une réalité/pour une simple raison : le déficit commercial des États-Unis avec l’Afrique est quasi insignifiant (7,4 milliards de dollars). Lors de ce premier mandat, la politique africaine de Trump se caractérise par un vide relatif.

Cette politique est confiée à deux anciens de la CIA (Cyril Sartor au Conseil de sécurité nationale et Alan Patterson au département de la défense), la sécurité et lutte contre le terrorisme occupant la première place dans la hiérarchie des priorités selon Trump, les opportunités commerciales, la dernière, les États africains n’ayant rien à vendre aux États-Unis et les populations n’ayant pas les moyens d’acheter des produits américains. Sur l’humanitaire et la promotion de la démocratie en Afrique, Trump ne s’intéresse pas à ces questions, le plus souvent abordées dans un cadre multilatéral qu’il récuse.

Alors qu’il est élu pour un second mandat en 2024, le regard que Trump porte sur l’Afrique a-t-il changé ? En apparence, non. D’abord, Trump a mis fin aux activités de l’USAID, ce qui a entraîné l’arrêt immédiat de milliers de projets humanitaires en Afrique (suppressions d’emplois, pénuries de médicaments, fermeture de cliniques) et aggravé l’insécurité alimentaire et les risques de famine. Ensuite, la refonte de la politique commerciale américaine, qui vise à mettre fin à des « décennies d’abus commerciaux », se traduit par l’annonce d’une augmentation vertigineuses des taxes douanières ; dans le monde, 180 pays sont concernés, dont 50 nations africaines. Ces taxes ont un impact négatif sur les économies de certains États africains parmi les plus touchés avec l’effondrement prévisible de secteurs exportateurs clés.

Des filières entières, qui ont été spécifiquement développées pour le marché américain (textile au Lesotho, industrie automobile en Afrique du Sud) ou qui représentent une part importante du PIB des pays exportateurs (pétrole brut, métaux, pierres précieuses) sont menacées, entraînant la suppression de centaines de milliers d’emplois.

Les décisions de Trump en matière de taxes douanières constituent une remise en cause de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act), voté en 2000 et constamment renouvelé. L’AGOA, qui est un accord commercial préférentiel mis en place pour favoriser les exportations africaines vers les États-Unis, semble désormais en sursis Selon l’administration Trump, pour être renouvelé en septembre 2025, l’AGOA devra probablement intégrer davantage de « réciprocité », obligeant ainsi les dirigeants africains à renégocier leurs accords commerciaux avec les États-Unis.

La stratégie de Trump est désormais connue : obliger ses concurrents commerciaux à négocier. Même si Trump a finalement suspendu pour trois mois l’entrée en vigueur des surtaxes, l’imprévisibilité des États-Unis fait peser une lourde menace sur des économies africaines qui, parce qu’elles restent fragiles, ont besoin du dispositif de l’AGOA. Quelle est la capacité de chaque Etat africain à imposer son agenda dans les négociations commerciales avec les États-Unis ? Elle est, semble-t-il, limitée. Faire masse en parlant d’une seule voix à travers l’Union africaine (UA) et le projet de la ZECLAf ne permettra pas de convaincre Trump, qui ne cherchera pas à épargner l’Afrique dans sa guerre commerciale contre la planète entière.

Ce que personne n’a vu

Contrairement à son premier mandat, le regard que Trump porte sur l’Afrique a changé pour deux raisons : 1) un accord est possible entre les Etats-Unis et les Etats africains sur le principe suivant : soutien des Etats-Unis contre ces fameuses « terres rares », qui intéressent Donald Trump 2) Trump a compris que l’Afrique reste un terrain d’affrontement avec les autres grandes puissances, la Chine ayant pris beaucoup d’avance avec le pharaonique projet des « nouvelles routes de la soie ».

● Soutien des Etats-Unis contre « terres rares » – Le premier grand succès diplomatique remporté par Trump se situe en Afrique avec la signature, le vendredi 27 juin 2025, à la Maison Blanche, d’un accord de paix entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, « l’une des pires guerres jamais vues », selon Trump. Cet accord de paix illustre la vision du président Trump pour chaque Etat africain : des opportunités économiques partagées avec les États-Unis dans un cadre bilatéral, et non l’enfermement dans des guerres perpétuelles, guerres civiles ou conflits oubliés entre voisins.

Cet accord de paix est le résultat de la diplomatie transactionnelle mise en œuvre par Trump, car il permet aux États-Unis de décrocher « beaucoup de droits miniers » en RDC, a rappelé le président américain. Cette diplomatie commerciale est devenue la priorité de l’administration américaine partout dans le monde (Ukraine, RDC). Le journaliste Tanguy Berthemet, dans un article publié dans « Le Figaro International », décrit un Trump qui, comme à son habitude, a « versé dans l’emphase et l’autosatisfaction pour évoquer un « merveilleux traité », et souligner son implication magistrale dans la paix mondiale. »

Le souci de mettre fin aux conflits dans le monde est sincère chez Trump, car il veut sortir des logiques de guerre qui ont longtemps prévalu dans le rapport au monde des Etats-Unis. Tous les Etats, quel que soit leur régime politique et les civilisations auxquelles ils appartiennent, ont vocation, dans un cadre bilatéral, à être des partenaires commerciaux des Etats-Unis dans une réciprocité totale.

● L’Afrique reste un terrain d’affrontement avec les autres grandes puissances – Trump découvre que l’Afrique est désormais courtisée par la planète entière. Le continent, devenu un formidable enjeu géopolitique, géoéconomique et géostratégique, n’est plus marginalisé et il participe de plus en plus aux dynamiques du nouvel ordre mondial, notamment à travers la construction d’un « Sud global » qui, sous l’influence de la Chine et la Russie, tend à devenir une arme anti-occidentale.

Le dimanche 6 juillet 2025 s’est ouvert à Rio de Janeiro, le sommet annuel des BRICS. Les dirigeants des 10 États membres des BRICS, au-delà de leurs divergences, constituent un « club » non-occidental qui a l’ambition de se présenter comme une alternative à d’autres organisations et groupes internationaux créés et toujours dominés par des puissances occidentales, notamment le G7. Le Sommet des BRICS, dans un contexte général marqué par les conflits en Ukraine, à Gaza, entre Israël et l’Iran, offre une cohérence politique qui produit un récit alternatif à celui de « l’Occident » et qui propose un projet de « gouvernance mondiale » différent du vieux monde de Yalta.

Le projet de dédollarisation de l’économie mondiale, qui est déjà partielle, inquiète Trump. Il voit aussi la Chine va exempter l’Afrique de droits de douane : 53 pays africains sur 54 vont pouvoir accéder au marché chinois beaucoup plus facilement. Cette mesure est une bonne nouvelle pour les économies du continent, mais une mauvaise nouvelle pour Trump, car elle sert les intérêts géopolitiques de Pékin dans sa guerre contre les États-Unis. Trump, malgré lui, est désormais obligé de s’intéresser à l’Afrique.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Directeur général de la Tigui Foundation – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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