Dans son numéro 794 d’Avril 2024, la revue « La Jaune & la Rouge », revue de l’association des anciens élèves et diplômés de l’École polytechnique française (1), propose un dossier « L’Afrique en transformation : défis géopolitiques multifactoriels ».
Ce dossier explore, dans le contexte des nouvelles dynamiques internationales, les tendances géopolitiques et les défis que doit relever le continent africain à court et moyen termes au regard des partenariats bilatéraux et multilatéraux qui lient chaque État africain et le continent à de nombreux partenaires dans le cadre des relations internationales au moment où nous entrons dans une nouvelle ère historique avec l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis.
Dans un entretien accordé à la revue, Elvis Ossindji, ancien ministre des Mines du Gabon, déclare : « L’Afrique, un continent diversifié, fait face à d’importants défis géopolitiques, notamment en matière de sécurité, avec des conflits internes et des menaces transnationales comme le terrorisme et le réchauffement climatique.
Cette situation exige une collaboration accrue entre les États. » Cette collaboration est double : celle des États africains entre eux et celle de l’Afrique avec la communauté internationale. Or, cette collaboration doit, selon moi, obéir à deux principes : l’indépendance politique de l’Afrique, ce qui n’exclut pas des partenariats diversifiés, et le respect de l’identité et des valeurs africaines sans renoncer à la modernisation et l’ouverture sur le monde.
Un nouvel ordre mondial qui tend à marginaliser l’Afrique
Nous assistons aujourd’hui à une formidable accélération de l’Histoire avec des dirigeants (Trump, Poutine, Erdogan, Xi Jinping) qui rêvent de reconstruire leurs anciens empires. L’enjeu, pour ces dirigeants, est le partage du monde en fonction de leurs intérêts géoéconomiques, géopolitiques et géostratégiques. Dans ce contexte, qui génère une forte instabilité, l’Afrique n’est plus perçue comme l’avenir du monde, mais comme un immense réservoir de matières premières brutes (minières ou agricoles), de millions d’hectares cultivables, de forêts exploitables et des zones de pêche. Le phénomène d’accaparement des richesses naturelles de l’Afrique est en constante augmentation au détriment du développement du continent, de son industrialisation, de sa souveraineté alimentaire et vde sa sécurité.
Le trumpisme se caractérise par la volonté du président américain d’allumer, partout dans le monde, des guerres économiques d’une violence inouïe au seul profit des superpuissances et des multinationales, constamment en recherche de relais de croissance.
Trump ouvre à toutes les convoitises les pays les plus faibles, ces guerres économiques planétaires aggravant des relations devenues trop asymétriques entre les pays riches et les États africains. Or, l’Afrique subsaharienne, qui concentre la plus grande partie des pays les plus pauvres de la planète, ne parvient toujours pas à lutter efficacement contre l’extrême pauvreté, les crises climatiques et l’insécurité.
Pour maîtriser des facteurs géopolitiques et géoéconomiques de plus en plus défavorables, les États africains devront mieux définir la nature des relations bilatérales ou multilatérales qu’ils entendent nouer avec les différents partenaires, quels que soient ces partenaires, en surmontant les rivalités entre les grandes puissances (Etats-Unis, Chine, Russie), entre le monde occidental et les BRICS.
L’Afrique doit aussi assurer sa pleine souveraineté sur ses richesses naturelles et son foncier, faire de sa démographie un facteur de développement et non pas une source d’instabilité, mieux contrôler son explosion urbaine. L’Afrique possède aujourd’hui un capital humain capable d’analyser et valoriser les atouts de chaque État pour façonner la place de l’Afrique dans les nouvelles dynamiques internationales.
Les grandes questions de géopolitique (2)
Il s’agit des grands enjeux géopolitiques à l’échelle mondiale qui concernent au plus haut degré l’Afrique, un continent longtemps marginalisé et qui était devenu, depuis son entrée dans le XXIè siècle, un formidable enjeu géopolitique, géoéconomique et géostratégique pour toutes les grandes puissances. Les grands enjeux géopolitiques font qu’il n’existe pas une Afrique, mais des Afriques confrontés aux grands défis mondiaux.
Ces Afriques subissent, selon les endroits, les guerres informationnelles, l’épidémie des coups d’États militaires (zone sahélienne), la multiplication des conflits qui dévastent des pays (Soudan du Sud, Somalie, Corne de l’Afrique, provinces de l’Est de la République Démocratique du Congo), le terrorisme islamique qui se répand du Mali jusqu’aux pays côtiers du Golfe de Guinée, le recul des forêts, les guerres de l’eau, les litiges fonciers entre agriculteurs et cultivateurs, les crises climatiques, la désertification, l’insécurité maritime avec la piraterie dans le Golfe de Guinée, les concurrences entre les visions chinoise, russe et occidentale du monde.
La complexité du monde des Afriques est aggravée par les tensions qui existent entre les États, l’immensité de certains territoires et la porosité des frontières. Les coopérations régionales et internationales sont de plus en plus difficiles à mettre en œuvre.
On assiste au contraire à des ruptures : le départ des États de l’AES (Alliance des États du Sahel) de la CEDEAO, les concurrences entre le monde occidental et les pays des BRICS. Or, l’Afrique ne peut prétendre relever les défis géopolitiques qui se présentent à elle et qui sont difficilement contrôlables, parce qu’ils s’inscrivent dans une brusque accélération de l’Histoire, sans la consolidation des coopérations intra africaines régionales, à travers les CER (Communautés Économiques Régionales), sans une coopération continentale fondée sur un panafricanisme économique pragmatique à travers la Zlecaf (Zone de libre-échange continentale africaine) que met en œuvre l’Union Africaine.
Aucun État africain ne peut avancer seul face aux grands enjeux géopolitiques et géoéconomiques. Les coopérations régionales et la coopération continentale fournissent un cadre stratégique suffisamment cohérent qui permet d’atteindre un objectif de développement durable et inclusif dans l’intérêt des populations.
Les pays et les continents les plus faibles auront à subir la nouvelle architecture du monde que veut bâtir Trump. Pour exister les États africains doivent revenir en Afrique et non pas se soumettre aux exigences des puissances étrangères. La conclusion de la revue « La Jaune & la Rouge » établit un constat et une feuille de route : « l’Afrique se trouve à un carrefour décisif, où la collaboration, l’indépendance politique et l’adhésion aux valeurs africaines sont nécessaires pour surmonter les défis actuels et assurer un avenir prospère et pacifique. » Les trois mots-clefs de l’avenir de l’Afrique sont, en effet, la collaboration, l’indépendance politique et l’adhésion aux valeurs africaines. Parmi ces valeurs, figure la solidarité entre les peuples africains.
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(1) Pour mieux maîtriser des facteurs géopolitiques et géoéconomiques de plus en plus défavorables, l’Afrique doit s’appuyer sur le réseau dense des anciens élèves africains des grandes écoles et des universités. La communauté polytechnicienne est forte de nombreux camarades africains. Cette communauté des anciens élèves des grandes écoles, porteuse d’une éthique de la coopération et du partage, est en capacité d’anticiper et façonner la place de l’Afrique dans les nouvelles dynamiques internationales.
(2) Source : magazine « Sciences et Savoirs », « 60 grandes questions de géopolitique – 124 cartes et tableaux ». Très pédagogique, ce numéro analyse les grands enjeux géopolitiques qui attendent le monde et le continent africain.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Études et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org