À propos d’un article d’Achille Mbembe paru dans la revue « L’HISTOIRE »
La revue « L’Histoire » publie, dans son numéro d’avril 2024, un dossier « Vie et Mort de la France Afrique – 1960-2024 ». Véritable « marronnier » (1) de la presse, le Dossier sur la France Afrique, qui réapparaît de temps en temps, ne présente aucun intérêt, excepté pour les historiens, car il nous renvoie à un cycle historique révolu. Or, nous sommes entrés dans un nouveau cycle historique dans lequel l’Afrique aspire à être elle-même. Est-ce possible ? Certains veulent y croire, comme Achille Mbembe (2) qui écrit : « Dans le tournant historique en cours en Afrique, la France, pas plus que la Chine ou la Russie, ne peut imposer sa loi. L’avenir des Africains est entre leurs mains ».
J’aimerais partager l’optimisme d’Achille Mbembe, mais il me semble que le temps, pour que l’Afrique soit véritablement elle-même, n’est pas encore arrivé. Dans l’ancien monde bipolaire, au lendemain des indépendances, elle était le jouet de deux superpuissances, les États-Unis et l’URSS, certains États africains choisissant le monde libre incarné par l’Occident, d’autres choisisant la forme marxiste du pouvoir et de l’économie.
À la fin de la « Guerre froide », l’Afrique, qui ne représente plus un enjeu idéologique, est oubliée, marginalisée. Elle va disparaître des écrans-radar de la mondialisation et elle ne participera pas aux dynamiques nouvelles des relations internationales. Seule la Chine, qui a très vite compris ce que représente l’Afrique, politiquement et économiquement, avance à bas bruit sur un continent dont elle devient le premier partenaire commercial, mais aussi le principal créancier.
Récemment, la Russie de Poutine s’est intéressé à l’Afrique. Poutine, qui, depuis son élection en 1999, est entré en guerre contre l’Occident global, voit dans l’Afrique le maillon faible de la France, l’ancienne puissance coloniale. L’ingérence russe en Afrique francophone, dont on connaît les mécanismes et les outils (la milice privée Wagner et les « fermes à troll »), a nourri le terreau des coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
À l’ONU, de nombreux États africains refuseront de condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Aujourd’hui, dans un monde devenu multipolaire, la Chine impose sa loi en Afrique par l’économie, la Russie, en réactivant le discours anticolonialiste et en finançant des activistes qu’une partie de la rue et de la jeunesse vont suivre.
Croire que la Russie, par la seule volonté de Poutine, a pu changer le cours de l’Histoire en Afrique est une erreur. La mainmise de la Russie sur de nombreux États africains francophones (Centrafrique, Mali, Burkina, Niger) s’explique par la capacité du Kremlin à saisir les opportunités que lui offrent les circonstances : des gouvernements civils faillis et corrompus sont d’abord contestés par la rue, puis renversés par des militaires qui apparaissent comme des libérateurs et qui ne tarderont pas à faire allégeance à Moscou. Pouvait-on éviter cette lame de fond anti-France qui s’est propagée dans de nombreux États de l’Afrique francophone ? La réponse est non, car la France, comme l’Occident global qui se voyait en acteur principal de l’Histoire après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, n’a pas mesuré la lame de fond de la contestation populaire qui gagnait la rue africaine et enflammait une jeunesse déboussolée à la recherche de repères.
Trois raisons expliquent cette lame de fond de la contestation : les richesses des États africains ne descendent pas jusqu’aux populations ; les dirigeants de certains pays, privatisant l’État, s’installent dans une forme de pouvoir clanique et perpétuel ; des conflictualités nouvelles surgissent sur fond de choc des civilisations (3), des cultures et des religions. Mais, ni l’Occident, ni la France ne sont devenus des acteurs secondaires de l’Histoire. Dans un monde devenu multipolaire, ils sont désormais concurrencés par de nouvelles puissances, grandes ou moyennes, qui rejettent les valeurs occidentales et l’universalisme du libéralisme marchand et démocratique, dont Francis Fukuyama (4) avait, à tort, annoncé l’avènement.
Devenue un formidable enjeu géopolitique, géoéconomique et géostratégique, l’Afrique, qui voit le monde entier se précipiter dans les salles d’attente des palais présidentiels, est-elle capable de s’opposer à la Chine qui la finance, à la Russie qui l’arme, au terrorisme djihadiste qui voudrait s’en emparer pour y installer un nouveau califat ? Évidemment, non, car, et je ne l’ai pas lu dans l’article d’Achille Mbembe, l’Afrique n’existe pas, mais il existe des Afriques, c’est-à-dire 54 États souverains avec des situations différentes, des atouts différents, des intérêts divergents, des urgences nationales, des préférences idéologiques. Seul point commun de tous les États africains : un foisonnement ethnique qui, avec l’exacerbation des tensions inter-ethniques, apparaît comme un véritable obstacle à l’avènement de la nation et un espace national qui est toujours en cours de construction.
Là où Achille Mbembe a, la fois, raison et tort, c’est lorsqu’il écrit : « dans le tournant historique en cours, la France n’est plus qu’un acteur secondaire. Non pas parce qu’elle aurait été évincé par la Russie, la Chine, la Turquie ou les puissances du Golfe, mais parce que les luttes sociales, culturelles et politiques les plus importantes portent désormais sur le contrôle des outils de prédation, le monopole de la force et l’accès aux moyens d’existence. Désormais, elles opposeront d’abord les Africains entre eux. »
Il a raison, car désormais la rue, qui ne voit pas les richesses des États descendre jusqu’à elle, et la jeunesse, de plus en plus éduquée, demandent des comptes à leurs dirigeants. Au Sénégal, la rue et la jeunesse se sont opposés, avec succès, à Macky Sall. Mais, Achille Mbembe a tort, lorsqu’il dit que les luttes politiques et sociales opposeront d’abord les Africains entre eux, car il passe sous silence le fait que les opinions publiques sont fragiles et facilement manipulables. On l’a vu au Mali, devenu un véritable laboratoire à ciel ouvert des guerres informationnelles, de la diffusion des « fake news » et de la manipulation des foules, qui réclament et acclament les putschistre. Il a tort, lorsqu’il oublie que le néosouverainisme, qu’il voit poindre en Afrique, est la première étape vers la xénonphobie et les régimes autoritaires.
Les Afriques parviendront-elles à se libérer de la tutelle de leurs nouveaux amis, dont certains sont des anciens amis, comme la Russie et la Chine ? Je l’espère. Mais, les Afriques peuvent-elles sortir de la menace de la dette chinoise ? Peuvent-elles se tenir à distance de l’impérialisme russe ? Peuvent-elles ne pas se laisser influencer par l’islamisme radical ? Certes, la forte influence de la France en Afrique est une époque révolue. Mais, suffirait-il de faire disparaître les symboles de la vieille France Afrique, – le Franc CFA, les bases militaires, le syndrome Foccart -, pour que l’Afrique devienne elle-même ?
Le monde de l’Après-Yalta qui se dessine aujourd’hui, avec la nouvelle « Guerre froide » entre l’Occident collectif et le Sud global que nous voyons surgir, est plus complexe que ne l’imagine Achille Mbembe. La France, dont le regard porte au-delà de l’Afrique francophone, découvre aujourd’hui l’Afrique dans sa complexité avec des États africains eux-mêmes pris dans la complexité des nouvelles dynamiques, qu’elles soient géopolitiques, géoéconomiques ou géostratégiques, de la mondialisation. Personne en France ne songe à reconstruire une France Afrique. Nous attendons, au contraire, que l’Afrique soit elle-même, débarrassée de toutes les influences étrangères.
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(1) « Marronnier » : sujet qui revient fréquemment dans la presse.
(2) Achille Mbembe, intellectuel camerounais parmi les plus influents, a rédigé, en 2021, pour Emmanuel Macron un rapport destiné à refonder les relations entre la France et l’Afrique.
(3) Samuel Huntington, « Le Choc des Civilisations », 2002, Ed. Odile Jacob.
(4) Francis Fukuyama, « La Fin de l’Histoire », essai politique publie én 1992.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org