Afrique

Chronique du lundi – l’Afrique et les « sommets » que les puissances économiques organisent :  changer la donne

Par Christian Gambotti8 septembre 2025

Ma dernière Chronique, publiée dans L’Intelligent d’Abidjan le lundi 1er septembre, a suscité de nombreuses réactions. J’écrivais, à propos des « sommets » avec l’Afrique organisés par les puissances économiques : « Qu’ont rapporté à l’Afrique ces « Sommets » avec les grandes puissances économiques ? Rien, si ce n’est des promesses d’investissements et des prêts qui n’ont jamais permis à l’Afrique de vaincre la pauvreté et le chômage de masse. (…)

On peut même dire que se perpétuent des dynamiques de partenariat déséquilibrées qui ne favorisent pas la transformation économique et le développement durable du continent. » J’ai ajouté que ces « sommets » étaient les symboles d’un vieux monde dans lequel les dirigeants des puissances économiques s’adressaient toujours de la même manière et proposaient les mêmes solutions qui avaient échoué à une Afrique désormais en attente d’autre chose.

De nombreux lecteurs ont vu dans ces propos une condamnation de ces sommets et un appel à leur suppression, d’autant plus qu’avec Trump, une manière nouvelle de s’adresser à l’Afrique est en train de se construire. Le président des Etats-Unis, qui refuse d’organiser un sommet Etats-Unis – Afrique, préfère recevoir les chefs d’Etat africains les uns après les autres pour signer, dans le cadre d’une diplomatie transactionnelle, des accords bilatéraux.

Mais Trump ne s’intéresse pas à l’Afrique, il s’intéresse uniquement aux Etats africains dont le sous-sol est riche en minerais stratégiques. Loin de moi l’idée de dire que le trumpisme est la solution qui permettra de sortir l’Afrique du sous-développement et éradiquer la pauvreté. Alors que le président français Emmanuel Macron et son homologue sénégalais Bassirou Diomaye Faye se sont récemment rencontrés, afin de préparer  le « sommet Afrique-France de 2026 », loin de moi l’idée de dire que ces sommets sont inutiles. Bien au contraire, ces sommets sont plus que jamais utiles.

L’indispensable appui de la communauté internationale

Certes l’Afrique doit être construite par les Africains eux-mêmes, mais le continent a toujours  besoin de l’aide de la communauté internationale et de l’appui des bailleurs de fonds internationaux comme le FMI et la Banque mondiale. La Côte d’Ivoire bénéficie de l’engagement constant à ses côtés du FMI au titre du « mécanisme élargi de crédit » (MEDC) et de la « facilité élargie de crédit ». (FEC) et de la « facilité pour la résilience et la durabilité » (FRD).

Le pays est devenu aussi le  laboratoire de la Banque mondiale qui a permis à l’Etat d’alléger les conditions de remboursement de sa dette, en contrepartie d’investissements dans des infrastructures scolaires. La Côte d’Ivoire est le premier pays qui bénéficie de cette formule « dette contre développement », un modèle que la Banque mondiale souhaite reproduire dans d’autres pays émergents. Ce mécanisme n’est pas récent. La France, depuis plus de 30 ans, a mis en place un système « dette contre développement » avec ses partenaires africains.

La Côte d’Ivoire, un modèle de développement avec l’aide internationale

Sa capacité à bâtir un développement endogène et utiliser au mieux l’aide publique au développement fait que la Côte d’Ivoire bénéficie de la confiance des bailleurs de fonds multilatéraux (FMI, Banque mondiale, BAD) et de ses alliés.

● L’aide du FMI et de la Banque mondiale – Avec les fonds consentis par le FMI et la Banque mondiale, la Côte d’Ivoire rembourse par anticipation la partie plus coûteuse de la dette actuelle du pays et allège son service de la dette, c’est-à-dire les intérêts et le capital dus. Cette opération dégage des marges budgétaires qui vont permettre des investissements productifs.

● L’appui d’un allié historique comme la France – Selon le mécanisme « désendettement-développement » instauré par la France, la Côte d’Ivoire, Etat débiteur, rembourse sa dette contractée auprès de Paris, qui réaffecte ces fonds sous forme d’aide au développement.

Si la Côte d’Ivoire est devenue un modèle de développement, c’est qu’elle remplit toutes les conditions qui lui permettent de bénéficier de la confiance des bailleurs de fonds, des marchés financiers et des investisseurs : l’application des principes de bonne gouvernance, des réformes structurelles qui favorisent la transformation économique, une meilleure mobilisation des recettes budgétaires intérieures, la stabilité politique et des institutions solides.

Le Ghana, sauvé par le FMI

Le cas du Ghana est différent. Lors de sa prise de fonction en 2018, le président Nana Akufo-Addo avait promis un Ghana au-delà de l’aide au développement : « Ghana beyond aid », le Ghana au-delà de l’aide. Dans son discours d’adresse à la nation, Nana Akufo-Addo déclare que le Ghana entend compter sur ses propres ressources pour financer son développement et qu’il n’a plus besoin de « la charité internationale ».

En renonçant à l’aide au développement en 2018 et en la remplaçant par un  financement sur les marchés internationaux, le Ghana, autrefois champion ouest-africain du développement, est devenu l’un des pays les plus endettés du continent africain et il s’est déclaré, à la fin de l’année 2022, en défaut de paiement. Il a alors sollicité et obtenu un prêt du FMI, ce qui montre que l’aide au développement et l’appui du FMI restent les moteurs du financement de l’économie africaine. Le slogan « Ghana beyond aid » traduit un choix politique qui est venu se heurter au mur des réalités économiques.

Les choix politiques qui sont faits aujourd’hui dans certains Etats sahéliens, au nom d’un souverainisme qui s’affirme partout, montrent qu’il est dangereux de changer brutalement de paradigme. Il ne faut pas renoncer à réformer les mécanismes multilatéraux d’aide au développement, lorsqu’ils génèrent des partenariats déséquilibrés en faveur des puissances économiques étrangères et des risques d’endettement.

La gestion de leur dette est trop coûteuse pour les Etats africains. Leur économie reste trop fragile et leur capacité à capter des ressources financières intérieures s’appuyant sur l’activité économique, à savoir les impôts, est encore très limitée. Les sommets organisés par les puissances économiques sont donc utiles à condition que ces sommets génèrent des partenariats équilibrés, gagnants-gagnants, notamment par des transferts de technologies vers une Afrique qui a besoin de s’industrialiser pour produire localement et créer des emplois.

Un contexte économique et géopolitique mondial défavorable

Alors qu’il faut chercher de nouveaux moyens pour soutenir les Etats africains, le contexte économique mondial actuel n’est guère favorable : tensions géopolitiques accrues avec des alliances changeantes, tarifs douaniers injustes, crises croissantes de la dette, démantèlement de l’USAID, coupes massives dans les programmes d’aide au développement des pays européens, baisse des investissements directs étrangers (IDE), accès aux financements plus difficile, cours très volatiles des matières premières, vulnérabilités sur les marchés financiers, politiques budgétaires inappropriées, égoïsme des grandes puissances économiques qui agissent comme des Etats prédateurs. L’Afrique ayant un potentiel énorme, le problème n’est pas la croissance mais son financement. Le danger pour l’Afrique est que l’organisation des « sommets » à l’initiative des puissances économiques se fait dans un nouvel ordre mondial politiquement et économiquement plus instable et plus risqué.

Christian GAMBOTTI –  Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

📱 Version mobile accélérée (AMP)

Voir la version complète avec commentaires