Les nouvelles frontières du développement
Les terres, les mers et l’espace sont des lieux continuellement transformés par la mondialisation, les conflits, les rivalités géopolitiques et les crises climatiques. L’Afrique n’échappe pas à cette transformation et le constat est alarmant : les terres africaines subissent une formidable dégradation (appauvrissement des sols, sécheresse, désertification) ; l’eau (eau continentale, océans et mers) est sous la menace de l’augmentation des activités fluviales et maritimes, parmi lesquelles figurent les pratiques illégales (pêche illicite, piraterie) ; longtemps « terre inconnue », l’espace est désormais un lieu de conquête pour une Afrique qui cherche à consolider son développement économique, sa sécurité globale et la protection de l’environnement.
L’exploitation durable des terres et de l’eau et la conquête de l’espace demandent un vaste cadre de protection et de coopération entre tous les Etats africains. L’Union Africaine milite pour une Afrique qui utilise ses propres ressources. Elle encourage les programmes construits sur une véritable coopération entre les Etats africains. Il n’est pas question de revenir au mythe trompeur que représente le panafricanisme politique, car il existe des Afriques, c’est-à-dire une Afrique plurielle avec 54 Etats indépendants et souverains. Ces 54 Etats ont des intérêts divergents, des alliances stratégiques différentes et des urgences nationales prioritaires. Mais, ils partagent un destin commun qu’ils ne pourront maîtriser que s’ils relèvent ensemble tous les défis, au-delà des rivalités qui les opposent et que génèrent le nouvel ordre mondial multipolaire et les influences étrangères.
L’Afrique de l’Ouest est aujourd’hui le lieu emblématique d’une fracture politique et idéologique entre le CEDEAO et l’AES. Or, tous les Etats ouest-africains, de la zone sahélienne aux pays côtiers, sont sous la menace du terrorisme, ce qui bouleverse les paysages économique et humain. Il est donc important que la coopération dans les domaines de la sécurité et du développement reprenne entre tous les Etats de l’Afrique de l’Ouest. Le président de la Sierra Leone, Julius Maada Bio, résume ainsi la situation : « Les transitions politiques ne doivent jamais entraver la coopération en matière de sécurité partagée », ajoutant que la CEDEAO maintiendra « ses portes ouvertes » aux trois pays de l’AES. Dans les trois domaines que sont la terre, l’eau et l’espace, la coopération doit aussi être exemplaire.
Maintenir en vie les terres africaines
L’agriculture est l’élément central de l’économie africaine. Elle assure, selon les pays, 30 à 50 % de leur PIB. C’est aussi le premier secteur d’emploi et la principale source de revenus pour 70 à 80 % de la population. Secteur stratégique, son rôle est double : l’approvisionnement alimentaire des populations et les recettes d’exportation. La démographie croissante de l’Afrique entraîne une demande alimentaire de plus en plus importante. Les forêts sont sacrifiées pour laisser la place à des terres productives. Selon les chiffres, le continent perd 4 millions d’hectares de forêts par an.
Autre constat : la dégradation des terres est une réalité et elle se poursuit à un rythme élevé. Les causes de cette dégradation sont documentées : pratiques agricoles non-vertueuses, conflits, impact de phénomènes météorologiques extrêmes liés au changement climatique. Il existe aujourd’hui 700 millions d’hectares de terres dégradées qui pourraient être remises en état. L’Afrique possède un important potentiel de production agricole et on y trouve encore 60 % des terres arables inexploitées dans le monde. C’est donc un laboratoire (1) qu’il faut créer : le laboratoire du maintien en vie des terres africaines (accès à la technologie, aux pratiques vertueuses, au financement et aux conseils). Deux objectifs assignés à ce laboratoire : faire de l’Afrique l’acteur de sa propre sécurité alimentaire et un acteur-clé de la sécurité alimentaire mondiale.
Valoriser la géographie maritime de l’Afrique
Plus de 90 % des échanges internationaux de l’Afrique se font par voie maritime. La géographie maritime de l’Afrique montre qu’il existe trois grands bassins océaniques : 1) Le bassin méditerranéen, carrefour des échanges entre orient et occident et entre l’Europe et l’Afrique. 2) Le bassin atlantique, carrefour d’échanges et espace de ressources importantes (ressources halieutiques, hydrocarbures). 3) Le bassin indien qui abrite l’une des plus importantes routes du commerce mondial : 25 % de ce commerce avec, chaque année, 20 000 navires qui passent par l’océan Indien. Cette grande route maritime relie l’océan Indien et la Méditerranée avec ses ports célèbres (Djibouti, Port Saïd, Tanger).
À côté des routes maritimes traditionnelles, le continent africain est en train d’offrir aux BRICS une ouverture au Sud. Au cœur de l’émergence du ‘Sud global », comme puissance économique et géopolitique avec laquelle il faut compter, on retrouve l’Afrique Australe, en particulier l’Afrique du Sud qui vient d’accueillir le G20, ce qui a fortement contrarié Trump. A travers les ports africains, ce sont les échanges entre le Brésil, l’Inde et la Chine qui s’intensifient.
L’Afrique dispose d’un positionnement idéal pour les échanges commerciaux par mer avec des ports stratégiques devenus un formidable enjeu géoéconomique, géopolitique et, pour certains, géo-militaires. Le continent doit se doter d’un grand laboratoire destiné à valoriser la géographie maritime de l’Afrique avec trois objectifs : 1) moderniser les infrastructures portuaires 2) prévenir et agir contre les risques et les menaces (insécurité, pillages des ressources, pollution maritime) dans les espaces maritimes africains 3) consolider les coopérations intra-africaines dans ce domaine.
Partir à la conquête de l’espace
Il y a plus d’un demi-siècle (2) des dirigeants africains s’intéressaient déjà à l’espace. Aujourd’hui, la présence dans l’espace est une nécessité stratégique pour que le continent puisse se développer (télécommunications) et se protéger (climat, sécurité). L’Afrique a parfaitement conscience de l’importance que représente la présence dans l’espace, mais, dans ce domaine, elle dépend toujours de l’expertise étrangère et il n’existe pas encore de lanceurs africains. Elle doit donc affirmer sa souveraineté et prendre son destin spatial en main. La création de l’Agence spatiale africaine (janvier 2019) a fait consensus. Mais, créer un laboratoire de l’espace serait un atout en termes de puissance technologique (politique de développement scientifique et de renforcement de la coopération intra-africaine), mais aussi en termes d’image (politique de prestige).
(1) Le terme de « laboratoire » renvoie à la nécessité de développer la recherche scientifique africaine. Les agences intra-africaines (terre, mer, espace) s’occupent de tout.
(2) Le 23 août 1963, le premier appel bidirectionnel par satellite entre deux chefs d’État, le président américain John Kennedy et le Premier ministre nigérian Abubakar Tafawa Balewa, marquait l’entrée de l’Afrique dans l’ère spatiale. Mobutu, ancien président du Zaïre (aujourd’hui la République Démocratique du Congo), avait tenté, dans les années 1970, des lancements de satellites.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org