Afrique

Chronique du lundi – la ruée vers l’Afrique : La concurrence entre le vieux monde, les empires et les puissances émergentes

Par Yaya Kanté1 septembre 2025

Le vieux monde et l’Afrique

Le regard que porte le vieux monde sur l’Afrique est symbolisé par deux événements : en 2014, Barack Obama organise le premier « Sommet États-Unis -Afrique », au cours duquel les États-Unis s’étaient engagés à soutenir le développement d’une agriculture vertueuse face au changement climatique dans le cadre de la Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition. Récemment, le président français Emmanuel Macron a rencontré son homologue sénégalais Bassirou Diomaye Faye, afin de préparer le « sommet Afrique-France de 2026 ».

Obama et Macron sont les représentants d’un vieux monde dans lequel des puissances économiques organisaient des « Sommets » avec l’Afrique. Qu’ont rapporté à l’Afrique ces « Sommets » avec les grandes puissances économiques ? Rien, si ce n’est des promesses d’investissements et des prêts qui n’ont jamais permis à l’Afrique de vaincre la pauvreté et le chômage de masse.

Ces « Sommets » existent toujours. Isidore Kouwonou, un journaliste d’investigation, écrit : « Des sommets comme Chine-Afrique, Japon-Afrique, Turquie-Afrique, Inde-Afrique, Etats Unis-Afrique, Europe-UA et, bientôt, le retour du sommet France-Afrique, se multiplient donc avec des promesses mirobolantes en faveur et pour le développement du continent. » (1) Certes, le vocabulaire change, selon Isidore Kouwonou : « On ne parle plus d’aide publique au développement, mais d’investissements structurants, portant sur des projets à fort impact, capables de répondre aux besoins du continent. » Ces « sommets » sont utiles, car des choses se font en Afrique, mais, en réalité, « les retombées pour la plupart des pays africains sont rarement quantifiables et les transformations ne sont pas significatives ». On peut même dire que se perpétuent des dynamiques de partenariat déséquilibrées qui ne favorisent pas la transformation économique et le développement durable du continent.

J’ajoute que ces « sommets » contribuent à installer l’Afrique dans un endettement perpétuel, malgré des réaménagements réguliers et certaines annulations jugées historiques de la dette publique extérieure africaine. Selon la CSI Afrique : « L’Afrique croule sous le poids de la dette. Plus de la moitié des pays africains sont déjà en situation de surendettement ou courent un risque élevé de le devenir, ce qui empêche les gouvernements de financer des services essentiels tels que les soins de santé, l’éducation, les salaires et la protection sociale ».

Le 29 août 2025, au Ghana, dont la dette extérieure s’élevait à 28,5 milliards de dollars en mars 2025, des manifestants ont défilé dans les rues d’Accra, pour réclamer l’annulation totale et inconditionnelle de la dette africaine. La dette extérieure de l’Afrique dépasse désormais 1 300 milliards de dollars et 23 pays africains consacrent plus d’argent au service de la dette qu’à la santé ou à l’éducation.

Une refonte radicale du système mondial de la dette s’impose. Est-ce possible ? Il faut convaincre les bailleurs de fonds internationaux, le FMI et la Banque mondiale, qui sont aux mains des Occidentaux. Il faut convaincre la Chine, qui joue en solo en Afrique. L’abondance des financements accordés par Pékin aux Etats africains inquiète le FMI et la Banque mondiale, qui dénoncent l’effet pervers de ces prêts chinois. Contrairement à ce que dit la propagande chinoise, le service de la dette ‘chinoise » retarde le développement de l’Afrique, spoliée de ses richesses naturelles par l’avidité et l’égoïsme de Pékin.

Le tri et le classement

Dans le nouvel ordre mondial qui se construit, il n’existe plus chez les puissances économiques étrangères (Etats-Unis, Chine), dans les empires qui se reconstituent (Russie, Turquie, Iran) et pour les puissances émergentes qui s’affirment (Qatar, Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis), de « politique africaine » au sens traditionnel du terme, dictée par des valeurs universelles et des préoccupations humanitaires. L’intérêt pour l’Afrique, qui a toujours existé, relève aujourd’hui d’un tri et un classement dans lesquels se mêlent considérations idéologiques et intérêts économiques.

Le tri selon des considérations idéologiques – La Russie, dont le métier est de faire la guerre, opère un tri en Afrique avec l’idée de choisir les pays susceptibles de devenir une arme contre l’Occident. Nain économique, la Russie, qui ne peut pas prétendre rayonner par la puissance de son économie, étend son influence sur le continent par des moyens qui la distinguent des autres puissances : désinformation, mercenaires, ingérence électorale, soutien aux coups d’État militaires, fourniture d’armes contre des ressources. La Chine, dont le métier est de faire du commerce, avance à bas bruit avec l’idée de faire du modèle communiste un modèle de développement alternatif. Russie et Chine se rejoignent sur un point : promouvoir un monde qui se projette hors des systèmes démocratiques que cherche à défendre l’Occident.

Le classement sur des critères économiques – Les pays africains sont désormais classés selon l’intérêt économique qu’ils représentent. L’offensive actuelle américaine en Afrique s’explique à la fois par des considérations idéologiques, il s’agit de contrecarrer l’influence chinoise et russe sur le continent, et par des intérêts économiques, il s’agit pour Washington d’assurer son approvisionnement en « terres rares » et minerais essentiels à la fabrication de composants électroniques, un secteur stratégique totalement dominé par la Chine.

Les puissances émergentes sont de plus en plus actives sur le continent, notamment la Turquie et l’Iran, qui se constituent en empires, mais aussi l’Inde et les pays du Golfe (Qatar, Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis), pour des raisons essentiellement économiques. Les monarchies pétrolières du Golfe ont à préparer l’après-pétrole et l’après-gaz. En 2025, les Emirats Arabes Unis ont multiplié les investissements dans le secteur minier.

Dans la hiérarchie des secteurs économiques qui intéressent les alliés traditionnels de l’Afrique et les nouveaux amis, le secteur minier occupe incontestablement la première place. Ce n’est pas un hasard si Trump s’est précipité en RDC. Classée parmi les 15 pays les moins développés du monde, la RDC possède l’un des sous-sols les plus riches en terres rares et minerais de la planète. En 2024, la RDC a fourni 76% de la production mondiale de cobalt.

L’Afrique a tout à perdre dans cette logique du tri et du classement

L’Afrique doit se poser les questions suivantes : que cherchent toutes les puissances étrangères qui se précipitent sur le continent ? Les modèles autoritaires que proposent la Russie et la Chine sont-ils une alternative crédible au modèle de développement proposé par l’Occident ? Quel est l’avenir des populations africaines, si le continent devient à nouveau, comme à l’époque de la « Guerre froide », un champ de bataille entre l’Occident et le « Sud global » ? L’Afrique doit être construite par les Africains eux-mêmes. Ni l’Occident, ni la Chine, ni la Russie, ni les puissances émergentes, malgré les milliards investis depuis les indépendances et les milliards annoncés à chaque « Sommet » organisé par les puissances économiques, n’ont pas réussi à construire une société et une économie africaines modernes.

L’heure est venue pour les Africains de le faire eux-mêmes. Ils ont le capital humain, jeune, créatif et diplômé, les richesses naturelles qui semblent inépuisables. Il faut une volonté politique portée par des dirigeants qui ont le sens de l’intérêt général.

(1) Isidore Kouwonou, « Que rapportent à l’Afrique les sommets avec les puissances économiques ? », BBC News Afrique, 29 août 2025.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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