Forces et faiblesses de l’exemple des BRICS et de l’AES
Dans ma Chronique du lundi 13 janvier 2025, je posais la question suivante à propos du Franc CFA : pourquoi cette monnaie commune fait polémique ? La question concerne aussi le dollar qui fait polémique. En réalité, ce sont les institutions financières nées de la Conférence de Bretton Woods (1944) qui sont, aujourd’hui, contestées. J’écrivais, dans cette Chronique du 13 janvier, que la création de ces institutions « avait permis d’aller vers la stabilité du nouveau système monétaire international en s’assurant du respect de la stabilité du système de parité entre les monnaies », ce qui est vrai. Le non-dit de l’époque est que l’équilibre du nouveau système monétaire international, adossé à l’hégémonie du dollar, se fait au profit de l’Occident.
Aujourd’hui, dans un monde multipolaire, avec la suspicion néocoloniale qui pèse sur l’Occident, de nombreux pays du « Sud global », éprouvent le besoin de créer de nouvelles institutions financières capables de contester, à l’échelle planétaire, le dollar. C’est le cas des BRICS au plan mondial. Dans l’espace géographique restreint, mais, cohérent, que représente la zone sahélienne, les 3 Etats de l’AES étudient aussi le projet de création d’une monnaie commune, afin de se libérer du carcan néocolonial que représente, à leurs yeux, le Franc CFA. La création d’une monnaie commune est un projet autant économique que stratégique, qui, incontestablement, va dans le sens de l’histoire. Trump, à peine élu président des Etats-Unis, affirme sa volonté de renforcer l’hégémonie du dollar sur l’économie mondiale. Il met en garde les pays des BRICS qui voudraient s’affranchir du billet vert, les menaçant de droits de douane exorbitants. La Chine, l’Inde et le Brésil ne voudront pas se fâcher avec Trump. La « dédollarisation » de l’économie mondiale n’est pas pour demain. La question se pose différemment pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger qui annoncent leur intention de quitter la « Zone Franc » pour s’affranchir de l’euro. Pour les BRICS comme pour les Etats sahéliens les défis à relever pour créer de nouvelles monnaies communes sont immenses. Mettre l’idéologie aux postes de commande, en oubliant les contraintes économiques, ne remplira pas l’assiette des populations du Sud, en particulier celle des populations sahéliennes.
De nouvelles monnaies communes contre l’Occident ?
Comment interpréter la volonté des dirigeants de BRICS de s’affranchir du dollar américain et de l’AES, du Franc CFA ? S’agit-il d’un projet économique ou d’un projet politique ? S’agit-il de concurrencer ou d’affaiblir des monnaies hégémoniques comme le dollar américain et le Franc CFA, symboles de la domination occidentale sur le « Sud global » ? Sortons de l’hypocrisie. Le projet de la création, au plan mondial, d’une monnaie commune à l’usage des BRICS, et, en Afrique subsaharienne, dans la zone sahélienne, une monnaie commune à l’usage des trois pays de l’AES (Alliance des Etats du Sahel) est bien un projet politique : concurrencer et affaiblir le dollar américain, devenu depuis des décennies la principale devise de réserve de l’économie mondiale, tel est le projet des BRICS ; concurrencer et affaiblir le Franc CFA dans la « Zone franc », tel est le projet de l’AES. Lorsque Poutine déclare, à Kazan, lors du Sommet des BRICS : « nous ne combattons pas le dollar, mais nous devons trouver des alternatives lorsqu’on nous empêche de travailler avec lui », qui peut le croire ? Les dirigeants de l’AES sont plus clairs : le combat mené contre le FCFA est d’abord un combat politique. Selon eux, le FCFA, adossé à l’euro, « sert de vache à lait » à la France, l’ancienne puissance coloniale.
Trump a compris la menace que font peser les BRICS. Il est suffisamment puissant économiquement pour demander aux BRICS de renoncer à la création d’une monnaie commune destinée à sortir de la dépendance au dollar. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil ne voudront « dire adieu à la vente dans la merveilleuse économie américaine » (tweet de Trump). L’ouragan Trump ajoute dans son tweet : « Il n’y a aucune chance que les BRICS remplacent le dollar américain dans le commerce mondial et tout pays qui essaierait devrait dire adieu à l’Amérique. » Les guerres économiques allumées par Trump, dont personne ne sait qui va les gagner, vont sûrement accélérer la création d’un nouvel ordre mondial. Mais, le principe qui régit les relations internationales est toujours le même : il s’agit de l’exercice de la puissance. La différence avec Trump est que le 47è président des Etats-Unis ne s’embarrasse ni des politesses diplomatiques, ni de l’hypocrisie qui prévaut toujours lors du célèbre Forum économique mondial de Davos. Pour Trump, la politesse diplomatique est une marque de faiblesse. Alors qu’elle peine à trouver sa place dans la fabrication des chaînes de valeur mondiales, l’Afrique peut d’autant plus s’interroger que Trump vient de supprimer l’appui financier américain aux ONG de développement. Avec un Trump volontiers agressif et conflictuel, les économies mondiale et africaine entrent dans une ère nouvelle, celle de l’inquiétude et des incertitudes.
Le contexte actuel des fortes tensions géopolitiques peut-il conduire à redéfinir les équilibres financiers mondiaux
Avec un dollar américain qui reste le pilier du système financier mondial et la principale valeur refuge dans toutes les périodes d’incertitude, les États-Unis conservent un pouvoir économique et une influence géopolitique considérables, ce que Trump ne veut pas perdre. On constate cependant que la Russie, la Chine, l’Inde, mais aussi d’autres pays ont déjà réduit le recours au dollar dans leurs transactions internationales. La volonté de « dédollarisation » de l’économie mondiale existe, une tendance certes encore faible, mais qui progresse sans pouvoir remettre en cause la suprématie du dollar américain. Que ce soit pour les BRICS ou pour les Etats de l’AES, la création d’une nouvelle monnaie commune est, à court ou moyen terme, un défi d’une trop grande ampleur avec d’énormes obstacles à surmonter, notamment les différences économiques et les divergences politiques entre les Etats.
On a, d’un côté, la Russie de Poutine, soumise à des sanctions économiques et aux contraintes imposées par le système monétaire actuel, qui veut mettre fin à l’hégémonie du dollar américain ; de l’autre, l’Inde qui veut éviter à tout prix une guerre commerciale avec les Etats-Unis ; au milieu, la Chine qui entend ménager « la chèvre et le chou ». Pékin confirme la solidité du partenariat stratégique sino-russe pour reconstituer les zones d’influence du vieux monde de Yalta et de Postdam (1) tout en cherchant à résoudre les différends commerciaux avec les Etats-Unis par « le dialogue et la consultation ». Personne ne veut heurter frontalement l’ouragan Trump. A court terme, la Russie, la Chine et les Etats-Unis choisiront de se partager le monde. Où se situe l’Afrique dans ce retour à Yalta et Postdam et dans la reconfiguration du système monétaire mondial ? Dans un ordre mondial politique, économique et financier en pleine mutation, l’Afrique doit avancer unie pour faire entendre sa voix. Politiquement, elle doit rester dans la logique du non-alignement.
(1) Postdam (ville d’Allemagne proche de Berlin) : la Conférence de Postdam, qui se tient du 17 juillet au 2 août 1945, vient confirmer, à travers le cas de l’Allemagne, le partage du monde entre l’Occident et l’URSS. L’URSS a disparu, le monde est devenu multipolaire.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org