Afrique

Chronique du lundi – L’émancipation de l’Afrique passe par la capacité des Etats africains à parler d’une seule voix

Par La Rédaction15 septembre 2025

L’Afrique face au défi d’un paradoxe absolu

Le contexte géopolitique et géoéconomique actuel fait que l’Afrique est entrée dans une ère nouvelle qui l’oblige à surmonter un paradoxe absolu : d’un côté, chaque Etat africain doit affirmer sa souveraineté pleine et entière, c’est-à-dire le caractère d’un Etat qui n’est soumis à aucun autre Etat, à aucune puissance étrangère ; de l’autre, les Etats africains, sur un certain nombre de sujets, sont dans l’obligation de parler d’une seule voix, notamment à travers l’Union africaine (UA).

L’intangibilité de souveraineté, lorsqu’il s’agit de la souveraineté interne, peut être nuancée par l’esprit de coopération dans le cadre d’une souveraineté externe qui permet de transférer le droit de décision à une organisation supranationale. Pour simplifier, la souveraineté interne, c’est-à-dire l’indépendance d’un État, sa capacité à ne pas se voir imposer la volonté des autres et sa liberté d’organisation interne pour répondre aux priorités et aux urgences nationales, ne sont pas incompatibles avec une souveraineté externe, c’est-à-dire une responsabilité partagée face aux défis mondiaux contemporains.

L’Union africaine, tout en respectant la souveraineté de chaque Etat, milite pour une souveraineté partagée dans l’intérêt du continent comme le montre la mise en œuvre de la Zlecaf. Face à l’appétit et à l’égoïsme des puissances économiques étrangères, les Etats africains doivent parler d’une seule voix dans deux domaines : l’exploitation des minerais stratégiques et la justice climatique.

Parler d’une seule voix dans l’exploitation des minéraux stratégiques

La raison majeure pour laquelle l’Afrique est courtisée, même par Trump, est qu’elle possède des plus grandes richesses minières de la planète, en particulier dans le domaine des minerais stratégiques que convoitent désormais les puissances économiques étrangères. Décidée à sortir des décennies de partenariats déséquilibrés qui ont vu la prédation de ses ressources minières par des Etats étrangers, que ce soient les puissances coloniales et, plus récemment, la Chine (1), l’Afrique, lors du dernier sommet régional sur le climat (2), a lancé l’idée de la création d’une coalition de nations exploitant les minéraux stratégiques.

Dans le cadre de ce sommet, les dirigeants du continent et représentants de l’Union africaine ont publié, le mercredi 10 septembre 2025, le communiqué suivant ; « La Commission de l’Union africaine étudiera et soutiendra la création d’une coalition de pays africains producteurs de minéraux essentiels afin de promouvoir une coopération régionale stratégique et durable, de soutenir la création de valeur ajoutée et la valorisation ».

L’attitude de Trump, qui a décidé de s’emparer des minéraux stratégiques de la République démocratique du Congo (RDC), et le comportement de la Russie et de la Chine, qui poussent leurs pions dans les mines du Sahel, expliquent cette volonté de l’Union Africaine de créer les conditions pour que les Etats africains exercent leur pleine souveraineté sur un secteur stratégique particulièrement lucratif.

De nombreux pays subsahariens, dont le Mali, le Niger et le Burkina Faso pourtant inféodés à Moscou et Pékin, sont en train d’adopter un nouveau code minier dont les dispositions visent à augmenter les recettes qui manquent au budget des Etats. Ce n’est pas suffisant. Pour répondre à la demande mondiale de minerais stratégiques qui connaît une forte hausse, les Etats africains ont intérêt à s’organiser collectivement et à parler d’une seule voix face aux puissances économiques, afin de contester la mainmise quasi-totale des puissances étrangères sur un secteur hautement stratégique.

L’Union Africaine, évoquant les recettes que peut générer ce secteur particulièrement lucratif, parle de « minerais verts ». Il s’agit « d’exploiter les vastes richesses minières de l’Afrique pour un développement résilient au changement climatique ». Le lien est établi entre le secteur minier, l’Afrique possédant l’un des sous-sols les plus riches de la planète, et la justice climatique, l’Afrique, qui connaît dans ce domaine un formidable déficit de financement, subit une véritable injustice.

Parler d’une seule voix pour plus de justice climatique

Lors du dernier sommet africain sur le climat, Mahamoud Ali Youssouf, le président de la Commission de l’UA, a demandé, au nom de la « justice climatique », plus de fonds aux pays pollueurs. L’Afrique est le continent qui subit le plus l’impact négatif du réchauffement climatique, alors qu’elle « ne contribue qu’à hauteur de 4 % aux émissions de gaz à effet de serre ».

Lors de la COP 29 (Conférence des Nations unies sur le climat) qui s’est tenue à Bakou, en Azerbaïdjan, les pays riches se sont engagés à fournir 300 milliards de dollars par an pour le financement climatique des pays en développement, une somme très insuffisante. Le bloc régional de l’Afrique de l’Est , – l’IGAD qui regroupe Djibouti, l’Erythrée, l’Ethiopie, le Kenya, l’Ouganda, la Somalie, le Soudan et le Soudan du Sud -, n’a reçu qu’1,5 milliard d’euros par an entre 2013 et 2022 pour répondre à l’urgence climatique , un montant inférieur de 96 % aux 41,8 milliards de dollars dont les pays de l’IGAD ont besoin chaque année jusqu’en 2030.

Le ralentissement économique mondial et la forte instabilité politique d’un monde devenu multipolaire font que l’Afrique n’a aucune chance de voir les pays riches abonder au budget de la lutte contre l’injustice climatique qu’elle subit. Il lui faut trouver d’autres sources de financement pour combler ce déficit de financement. La richesse de son sous-sol lui permet de s’appuyer sur ses propres forces pour financer la lutte contre l’injustice climatique, si elle sait parler d’une seule voix face à des puissances étrangères prédatrices, qui attendent d’être reçues dans les palais présidentiels.

Le Président de la Commission de l’Union africaine, Son Excellence Mahamoud Ali Youssouf, milite pour une souveraineté partagée dans certains domaines face aux défis mondiaux contemporains. La souveraineté partagée suppose que des Etats africains s’entendent pour définir une stratégie commune et parler d’une seule voix, afin d’échapper à la fracturation du continent et des sociétés africaines que proposent certains dirigeants putscho-souverainistes instrumentalisés par des puissances étrangères.

Quel est l’intérêt de l’Afrique ? Son intérêt est d’éviter de tomber dans les pièges d’un faux souverainisme qui l’enfermerait dans une nouvelle « Guerre froide » entre le « Sud global » et l’« Occident collectif ». Au-delà des guerres idéologiques qui réapparaissent aujourd’hui dans un monde devenu multipolaire, les Etats africains, comme le propose l’Union africaine sur l’exploitation des minerais stratégiques et la justice climatique, doivent se mettre en capacité de parler d’une seule voix.

(1) La RDC a revu le « contrat du siècle » signé par Kabila avec la Chine.
(2) e deuxième sommet de l’Union africaine sur le climat s’est tenu à Addis-Abeba en septembre. L’Union Africaine a demandé aux pays africains de parler d’une même voix avant la COP30, afin de peser davantage dans les négociations.

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

📱 Version mobile accélérée (AMP)

Voir la version complète avec commentaires