J’ai publié, le 3 mai 2023, dans L’Intelligent d’Abidjan et sur le site « Afriki Presse », une chronique intitulée « Géopolitique du désordre en Afrique – Causes et conséquences ». Le 24 février 2025, j’ai publié une nouvelle chronique sur ce thème : « Les grands défis de géopolitique que l’Afrique devra relever ». Parmi ces défis géopolitiques multifactoriels que doit relever l’Afrique, j’en retiens trois : la consolidation de la stabilité politique, la résolution des conflits entre les Etats et des guerres civiles oubliés, le refus de se laisser enfermer dans les guerres hybrides et/ou par procuration que mènent des puissances étrangères pour enfermer l’Afrique dans un affrontement entre le « Sud global » et l’Occident.
Les 4 dossiers-clefs
Quatre dossiers symbolisent la géopolitique du désordre actuel en Afrique : 1) le coup d’Etat manqué au Bénin 2) la Conférence interministérielle Russie-Afrique du 19 décembre 3) le Sommet des chefs d’Etat de l’AES du 22 décembre 4) les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Sur ces quatre dossiers, les défis à relever demandent des réponses africaines, c’est-è-dire un dialogue permanent entre les Etats africains, au-delà des divergences idéologiques, que ce dialogue soit bilatéral ou multilatéral. Tout ce qui contribue à aggraver et accélérer le désordre géopolitique en Afrique retarde le développement du continent et crée des tragédies humanitaires.
● Le coup d’Etat manqué au Bénin – Il ne faut pas voir dans le coup d’Etat militaire manqué au Bénin une affaire purement béninoise selon laquelle des militaires, qui seraient d’ardents défenseurs de la démocratie et de l’ordre constitutionnel, auraient voulu destituer un dirigeant autoritaire. En réalité, il faut voir dans cette tentative de coup d’Etat une influence étrangère en lien avec l’épidémie des coups d’Etat dans la zone sahélienne.
Dans la revue « Conflits » du 13 décembre 2025, Fiacre Vidjingninou, journaliste et Docteur en sociologie politique, enseignant à École Nationale Supérieure des Armées (ENSA – Bénin), parle d’une « architecture de complicités où se rejoignent l’écosystème panafricaniste pro-AES, des relais politiques intérieurs et les exécutants en treillis. » Les déclarations de l’activiste Kemi Seba, figure du panafricanisme anticolonial et pro-Moscou, viennent confirmer l’influence de l’écosystème économique, politique et idéologique des pays de l’AES. De plus, parce qu’ils sont enclavés, les pays de l’AES, en particulier le Niger, ont besoin de l’accès à la mer que représente le Bénin.
L’intervention militaire du Nigeria a permis de faire échouer cette tentative de coup d’Etat militaire. La CEDEAO cherche à consolider l’ordre démocratique et constitutionnel dans chacun des Etats-membres. C’est donc une guerre d’usure qui s’intensifie entre deux visions de l’Afrique. Moscou et les pays de l’AES n’interviendront jamais directement et militairement pour s’emparer d’un pays membre de la CEDEAO. Ils créent, à travers des réseaux d’influence et des stratégies de désinformation, un narratif qui vise à délégitimer les gouvernements civils, les putschistes militaires locaux étant les derniers éléments de la conquête de toute l’Afrique de l’Ouest.
● La Conférence interministérielle Russie-Afrique du 19 décembre 2025 – Poutine avance désormais ses pions en Afrique. Il l’a d’abord fait de façon indirecte à travers la nébuleuse paramilitaire Wagner d’Evgueni Prigogine, qui, en créant une « ferme à trolls » et en finançant de nombreux activistes comme Kémi Séba, a su mener une large campagne de propagande pro-russe et de désinformation anti-française.
Aujourd’hui, la Russie, tout en maintenant l’écosystème de désinformation et d’ingérence russe, avance de façon officielle en Afrique avec l’« Africa Corps » dans le domaine de la sécurité et les « Maisons russes » pour la promotion de la langue et de la culture russes. La Conférence interministérielle Russie-Afrique du 19 décembre 2025 vise à consolider une diplomatie proactive plus respectable avec, cependant, une arrière-pensée dont doivent se méfier les Etats africains : Poutine veut faire de l’Afrique la nouvelle ligne de front entre la Russie et l’Occident.
● Le Sommet des chefs d’Etat de l’AES du 22 décembre 2025 – Au-delà de la volonté du Niger, du Mali et du Burkina Faso de réaliser une pleine émancipation de leurs États, exercer leur souveraineté nationale et lutter contre le terrorisme à travers une architecture de défense commune, ce qui se joue avec la création de l’AES et la rupture avec la CEDEAO, ce sont deux choses : l’avenir de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest et la reconfiguration des équilibres géopolitiques dans la sous-région face aux nombreux défis à relever.
Quelles seront les orientations stratégiques de l’AES pour l’année 2026 sur les plans sécuritaire, diplomatique et économique ? L’AES et la CEDEAO sont-elles prêtes à coopérer dans un esprit constructif, alors que les deux organisations supranationales s’opposent dans le choix des partenaires extérieurs au continent ? Dans l’intérêt supérieur de toutes les populations ouest-africaines, la coopération entre l’AES et la CEDEAO relève d’une nécessité absolue.
● Les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire – Les relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont particulièrement tendues depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré. Allié des militaires au pouvoir du Mali et du Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), Traoré accuse la Côte d’Ivoire de mener des opérations de déstabilisation au Burkina et même de préparer, en connivence avec l’Occident, un coup d’Etat contre le capitaine Traoré.
Le 6 décembre 2025, à la demande du Président Alassane Ouattara, M. Adama Dosso, le ministre ivoirien délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, s’est rendu au Burkina Faso pour une visite de travail, afin de relancer le dialogue politique entre Abidjan et Ouagadougou, et de rétablir un climat de confiance, lever les incompréhensions et renforcer la coopération entre les deux pays. A l’issue de cette visite, qui constitue un pas important pour la stabilité de la région, « les deux pays ont réaffirmé leur volonté commune d’œuvrer à un dialogue constructif, dans le respect mutuel, l’intérêt partagé et l’héritage de fraternité qui unit les deux peuples. »
L’Afrique, plus que jamais, est en proie au désordre. Pour se soustraire aux injonctions de cette géopolitique conflictuelle que construisent des puissances étrangères, les dirigeants africains, dans le respect de la souveraineté de chaque Etat, doivent revenir à ces valeurs qui fondent l’identité même du continent : la solidarité et la fraternité entre les peuples du continent. Lors de la cérémonie d’investiture du 8 décembre 2025, Alassane Ouattara, réélu pour un quatrième mandat, a tenu à rappeler que la Côte d’Ivoire est l’amie de tous et l’ennemie de personne. Il s’inscrit ainsi dans le droit fil de l’héritage intellectuel et politique du Père de la Nation, Félix Houphouët-Boigny, qui déclarait : « Nous n’avons qu’un objet de haine : la guerre, qu’une seule obsession : la paix, la paix des cœurs, la paix sociale, la paix entre les Nations. »
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org