Pendant les 30 premières années qui ont suivi son indépendance en 1960, la Côte d’Ivoire a joui d’une relative stabilité politique et d’une prospérité économique indéniable sous la direction du Président Félix Houphouët-Boigny. De 1993 à 2010, la Côte d’Ivoire va alors connaître 17 années d’errance économique (des pans entiers de l’économie sont ruinés) et de forte instabilité politique (coup d’Etat militaire en 1999, partition du pays entre la zone gouvernementale du Sud et la zone rebelle du Nord de 2002 à 2007, grave crise politico-militaire en 2010-2011). Sans être un Etat failli, la Côte d’Ivoire est, jusqu’en 2011, un État fragile en proie à des difficultés telles qu’il n’est plus en mesure d’exercer ses responsabilités régaliennes et de jouer son rôle en Afrique et au sein de la communauté internationale.
Depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, officiellement le 6 mai 2011, le pays s’est installé sur la trajectoire d’un développement durable adossé à une croissance forte et un retour progressif de la stabilité politique pour devenir à nouveau une puissance économique et réapparaître sur les écrans-radars des scènes africaine et internationale.
Les 3 grilles de lecture
Alassane Ouattara, au pouvoir depuis 2011, accomplit un troisième mandat après avoir permis à son camp de remporter, depuis 2011, toutes les élections. Le discours prononcé le mardi 18 Juin 2024, par Alassane Ouattara, accepte trois grilles de lecture : Première grille de lecture : il s’agit, devant la représentation parlementaire, d’un message qui dresse le bilan de la gouvernance Ouattara. Deuxième grille de lecture : le message s’adresse aussi à l’Afrique et à la communauté internationale en présentant la Côte d’Ivoire comme un modèle de développement et de stabilité politique. Troisième grille de lecture : ce message s’adresse au RHDP qui, dans la perspective des prochaines échéances électorales, aura à défendre les acquis du ouattarisme dans tous les domaines.
Première grille de lecture : un message s’adresse aux Ivoiriens en faisant le bilan de sa gouvernance
L’objectif d’un discours sur l’état de la nation est, d’abord, de vanter un bilan économique et social. Sur le plan économique, le président de la République a tenu à rappeler qu’« en 2023, l’activité économique est restée robuste avec un taux de croissance 6,5 % ». Les grandes orientations des politiques publiques et les réformes entreprises ayant permis de consolider et diversifier l’économie ivoirienne, la « Côte d’Ivoire continue de démontrer sa résilience après la pandémie de Covid-19 », selon Alassane Ouattara qui ajoute : « malgré les chocs au niveau international et sous régional, le taux de croissance devrait s’établir en moyenne à 7 % ou plus par an sur la période 2024-2027 ». Sur la question de la dette, il tient à préciser que « la dette est maîtrisée ».
La Côte d’Ivoire, qui bénéficie de la confiance des bailleurs de fonds internationaux et des marchés financiers, n’a aucune difficulté pour emprunter, alors que les économies de nombreux Etats africaines sont confrontées à un assèchement de leur financement par les capitaux internationaux et un renchérissement de leurs emprunts. Les chiffres de la Banque mondiale montrent que la Côte d’Ivoire est redevenue une puissance économique : elle se classe à la 9è place de l’économie africaine, à la 3è place de l’économie de l’Afrique francophone et à la 2è place de l’économie de l’Afrique de l’Ouest après le Nigeria, un géant économique grâce à son pétrole et les services de son agriculture. Or, l’agriculture, traditionnellement, et, plus récemment, le pétrole et le gaz avec les gisements pétroliers et gaziers Baleine et Cala, sont des atouts dont dispose l’économie ivoirienne.
Enumérée par Alassane Ouattara, la liste est longue des réalisations qui ont permis à la Côte d’Ivoire de devenir une puissance économique capable de financer une politique sociale ambitieuse. Sous la gouvernance Ouattara, la redistribution sociale est une réalité palpable. Le président de la République se souvient du propos de Houphouët-Boigny : « Certes, nous ne sommes pas un pays socialiste, mais notre ambition est de réaliser (…) un social des plus hardis. » Ouattara a tenu à rappeler l’importance des avancées dans le domaine social : éducation, santé, accès aux services de base (eau, électricité). Il a rappelé aussi l’action résolue du gouvernement pour réduire l’impact négatif des changements climatiques, qui ont des conséquences graves sur les conditions de vie des populations et sur le développement économique. Selon Ouattara, « depuis maintenant 13 ans, la Côte d’Ivoire continue, chaque année, de faire d’importants progrès, dans bien des domaines, en dépit d’une conjoncture internationale mouvementée et une situation difficile dans notre sous-région. »
Deuxième grille de lecture : un message qui s’adresse aussi à l’Afrique et à la communauté internationale
Le rayonnement de la Côte d’Ivoire est aussi, selon Ouattara, incontestable. Le Président a conduit une diplomatie active, afin de consolider les institutions supranationales africaines (Cedeao, Union africaine) : « Sur le plan diplomatique, notre pays continue d’être l’une des locomotives de l’intégration sous-régionale. Il affirme, année après année, sa présence et sa position en Afrique et dans le monde. La Côte d’Ivoire reste fidèle à la philosophie d’ouverture du père fondateur de la Nation ivoirienne, le Président Félix Houphouët-Boigny à savoir, être “l’amie de tous et l’ennemie de personne ” ».
L’une des actions à mettre au crédit d’Alassane Ouattara, afin de permettre à la Côte d’Ivoire de devenir une grande nation, a été de consolider le rôle des institutions. Il affirme que « la normalisation institutionnelle est maintenant effective dans notre pays. Les Institutions de la République fonctionnent normalement, dans le respect du principe de la séparation des pouvoirs. (…) Ainsi, les circonstances exceptionnelles que nous avons connues par le passé, du fait des crises successives que notre pays a traversées, sont, à présent, derrière nous. »
Dans une Afrique qui connaît aujourd’hui une augmentation des zones de fortes conflictualités et une aggravation de l’instabilité politique (succession de coups d’Etat militaires dans la zone sahélienne, guerres oubliées dans certains pays, déplacements massifs des populations, menaces terroristes dans les zones frontalières, etc.), la Côte d’Ivoire apparaît comme un modèle de stabilité. Ouattara souligne l’attachement du pays « à la démocratie, à l’État de droit, au respect des libertés fondamentales et à la consolidation d’une paix durable », un message qui rassure la communauté internationale et les investisseurs étrangers.
Troisième grille de lecture : ce message s’adresse au RHDP
Même si Ouattara s’adresse à tous les Ivoiriens et à la communauté internationale en vantant le bilan de sa gouvernance, un bilan que personne ne peut contester, il s’adresse aussi au RHDP. La Côte d’Ivoire revient de loin après avoir été, de 1993 à 2010, un Etat fragile, incapable d’assumer ses fonctions régaliennes et de contribuer au bien-être général. Le rôle du RHDP est, aujourd’hui, de défendre les acquis du ouattarisme dans tous les domaines et non pas d’ouvrir une guerre de succession. L’obsession d’Alassane Ouattara est de préserver les acquis de sa gouvernance. Or, il craint que ces acquis ne soient dilapidés par une victoire de l’opposition en 2025 ou une succession hasardeuse provoquée par une guerre des égos au RHDP. En prenant la parole le 18 juin 2024, Ouattara tient à montrer qu’il est le garant de l’unité de sa famille politique. Est-ce à dire qu’il sera candidat en 2025 ?
Laissons de côté les astrologues de la politique, experts autoproclamés, et ceux qui, au RHDP, affirment qu’Alassane Ouattara est leur candidat naturel en 2025. La prochaine élection présidentielle est prévue en octobre 2025, une échéance certes proche, mais qui est encore lointaine. En vantant les acquis de sa gouvernance, Ouattara a voulu rappeler au RHDP que, dans les mois qui viennent, le rôle du parti présidentiel est d’abord de défendre le bilan du gouvernement, car beaucoup a été fait, même s’il reste beaucoup à faire pour ne pas que la Côte d’Ivoire devienne une puissance économique aux pieds d’argile. Ce qu’il reste à faire, c’est évidemment une redistribution satisfaisante des richesses produites par l’économie, afin que toutes les populations et tous les territoires en profitent.
La pauvreté reste le terreau de la montée des tensions ethniques en période électorale et, dans les zones frontalières les plus pauvres, l’explication de l’expansion des groupes terroristes. La CAN organisée par la Côte d’Ivoire a été une formidable réussite sur tous les plans. Mais, Ouattara ne veut pas que la CAN soit le simple décor d’un « village Potemkine » ivoirien ou le prospectus d’un « village-vacances » qui laisserait croire que la Côte d’Ivoire est devenue un Eldorado.
Chacun attendait de cette prise de parole la réponse à une seule question : Ouattara sera-t-il candidat ou non à l’élection présidentielle de 2025 ? Les observateurs les moins avisés sont déçus que le Président de la République n’ait rien laissé filtrer sur ses intentions. Il ne pouvait pas en être autrement. Si Ouattara n’a rien dit sur ses intentions, c’est qu’il estime que le moment n’est pas venu de discuter de sa candidature ou de sa succession. Avec une pointe d’humour, il a conclu ainsi son discours : « On me dit que vous êtes déçus, ça sera pour la prochaine fois. » L’urgence, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, est de convaincre et remettre le RHDP en ordre de marche.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org