Une Côte d’Ivoire qui dérange par son insolente réussite
Si la Côte d’Ivoire dérange et inquiète dans son environnement proche, ce n’est pas parce qu’elle représente une menace militaire pour des pays voisins. La Côte d’Ivoire, dans une géopolitique africaine en reconstruction, dérange d’abord parce qu’elle est devenue un pôle de stabilité politique. Elle dérange ensuite par sa réussite économique. Elle dérange enfin par sa fidélité à des alliances historiques, alors que d’autres, abreuvés à la source d’un souverainisme de façade, se tournent vers Moscou. A la fin de son premier mandat, tous les observateurs s’accordent pour dire qu’Alassane Ouattara est en train de réaliser un « second miracle ivoirien ».
Dans un article publié le 16 juin 2015, sur le site d’information « Mondafrique.com », le journaliste Thalia Bayle écrivait : « Marquée au fer par la crise sanglante de 2010-11 qui fit plus de trois mille morts et provoqua la chute de l’ex président Laurent Gbagbo, la Côte d’Ivoire est pourtant, aujourd’hui, de l’avis général, «The Place to be » en Afrique de l’Ouest. Ilot de stabilité dans une région fragile sur les plans sécuritaire et humanitaire, Abidjan renoue peu à peu avec la splendeur du temps de Félix Houphouët Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire indépendante », qui était parvenu à faire de son pays la première puissance économique de toute Afrique francophone.
Le pays reste vulnérable aux tensions politiques, en particulier à l’approche des échéances électorales
Élu président de la République en 2010, Alassane Ouattara a été réélu en 2015, en 2020 et il se présente ce 25 octobre 2025 pour un quatrième mandat. L’opposition reste divisée. Elle n’a jamais pu, depuis 2015, se mettre en ordre de marche, nouer des alliances crédibles et soumettre au vote des Ivoiriennes et des Ivoiriens un projet de société alternatif crédible. Après trois mandats, Alassane Ouattara, qui présente un bilan plutôt flatteur que soulignent les rapports du FMI et de la Banque Mondiale, a toutes les chances d’être réélu.
Mais, parce que son économie, qui ne crée pas assez d’emplois, se caractérise par un taux élevé d’informalité, estimé à 90% du PIB et que les richesses produites ne descendent pas jusqu’aux assiettes de tous les Ivoiriens, le pays reste vulnérable aux tensions politiques, en particulier à l’approche des échéances électorales. Ces tensions politiques qui perdurent, soigneusement entretenus par des puissances étrangères à travers des forces obscures, les fameuses « fermes à trolls », et des activistes locaux, font que la Côte d’Ivoire est, depuis plus de deux ans, la cible d’une vaste campagne de désinformation qui s’est intensifiée ces dernières semaines.
La stabilité ivoirienne au défi du contexte géopolitique
La Côte d’Ivoire, depuis l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, apparaît bien comme un modèle de développement réussi en Afrique de l’Ouest, alors que la sous-région connaît aujourd’hui une forte instabilité géopolitique, dont les causes sont largement documentées : menaces terroristes, contestation des gouvernements civils et des régimes démocratiques, fracturation des sociétés sur fond de fragilité des opinions publiques, impatiences de la rue africaine et des jeunes générations, reconfiguration de l’information par les réseaux sociaux, etc.
Une épidémie de coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont amené au pouvoir des militaires qui se sont présentés comme les libérateurs d’une zone sahélienne débarrassée de la présence française. Incarnant des régimes autoritaires qui s’installent durablement au pouvoir, les putschistes sont incapables d’assurer la protection de leur territoire et des populations contre des groupes terroristes de plus en plus meurtriers et de tenir la promesse du développement et de la prospérité.
La Côte d’Ivoire et le Bénin, des régimes démocratiques dont les gouvernements civils continuent à entretenir de bonnes relations avec leurs alliés historiques
Il leur reste l’idéologie sous les trois formes de la propagande traditionnelle : le culte des dirigeants, l’affirmation d’un souverainisme naïf et la conduite d’une guerre « patriotique » contre des ennemis désignés à l’intérieur et aux frontières. A l’ère du numérique, cette propagande prend une forme nouvelle, les « fake news » ou « infox ». Les « fake news » délivrent une information inventée ou construite à partir d’un fait réel détourné dans le but de déstabiliser le pays ciblé en alimentant la tension politique et la méfiance à l’égard des dirigeants. La Côte d’Ivoire et le Bénin, des régimes démocratiques dont les gouvernements civils continuent à entretenir de bonnes relations avec leurs alliés historiques, sont particulièrement visés.
Une vaste campagne de désinformation
Pour tous les observateurs, la Russie, dont la propagande est relayée par un réseau d’influenceurs africains, reste le moteur de la désinformation en Afrique, même si, aujourd’hui, on ne sait pas précisément qui se cache derrière les opérations de désinformation qui visent la Côte d’Ivoire. Les recherches ont montré l’existence d’un écosystème de faux comptes et de profils proches des juntes sahéliennes et domiciliés, pour la plupart, au Burkina Faso et au Mali.
Le Burkina Faso dispose d’un groupe de cyberactivistes très influents : les « Bataillons d’Intervention Rapide de la Communication » (BIR-C). Leur rôle est de mener sur les réseaux sociaux une guerre informationnelle dans deux directions : 1) au plan national, entretenir le culte du chef et relayer la propagande de la junte 2) à l’international, diffuser des fausses informations afin de déstabiliser les pays voisins.
A l’approche du 25 octobre, la Côte d’Ivoire est devenue la cible principale. La liste est longue : des « infox » et des faux visuels relayés par des cyberactivistes, dont certains peuvent être proches de l’opposition ivoirienne. A propos d’une manifestation qui s’est déroulée au mois d’août dans les rues d’Abidjan sans aucun débordement, ni incident, un groupe Burkinabè évoque une « situation insurrectionnelle », précisant que « des coups de feu auraient été entendus à l’ouest de la ville et que l’on compterait « des dizaines de morts ». Il s’agit, bien sûr, d’une « fake news ».
Selon Jérémy Cauden, codirecteur d’« Afriques connectées », un cabinet de gestion de la réputation en ligne à Abidjan, l’impact de la désinformation repose sur la rapidité, la coordination, la diffusion massive et la viralité : les activistes « peuvent inonder les réseaux sociaux d’une même information en quelques minutes ».
Pour Beverly Ochieng, analyste sécuritaire à la société Control Risks, « déstabiliser le processus électoral ivoirien permet aux juntes de détourner le regard sur leurs propres transitions et justifier leur maintien au pouvoir en discréditant les alternatives démocratiques voisines ». Conscient de cette situation, le gouvernement ivoirien a réagi aux menaces que représentent l’écosystème numérique et les réseaux sociaux pour la cohésion sociale, l’unité nationale, la démocratie et la souveraineté nationale.
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La manipulation de l’information, outil essentiel des guerres hybrides, est devenue une arme particulièrement efficace aux mains de ceux qui veulent s’emparer de l’Afrique. L’écosystème numérique contribue à l’essor des stratégies de désinformation de plus en plus sophistiquées. L’Intelligence artificielle vient ajouter de nouveaux outils pour la désinformation. On découvre l’ampleur de l’ingérence électorale, destinée à influencer les processus électoraux. A l’heure où des empires sont en train de s’affirmer ou de renaître, l’ingérence électorale est une arme qui permet soumettre des pays sans leur faire une guerre conventionnelle.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERADAFRIKI (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org