J’ai publié, dans L’Intelligent d’Abidjan, plusieurs Chroniques sur l’impact négatif que représente l’urbanisation galopante et incontrôlée pour un Etat comme la Côte d’Ivoire aujourd’hui installé sur la trajectoire du développement économique et social avec l’obligation de répondre à l’urgence des crises climatiques. Dans ma Chronique du lundi 2 Août 2021, je posais déjà la question suivante à propos des villes ivoiriennes : « le gouvernement est-il prêt à relever le défi du développement et de l’aménagement des zones urbaines ? » Dans ma Chronique du lundi 3 juillet 2023, j’écrivais : « face à a une urbanisation incontrôlée et a la crise climatique, il est urgent de repenser les villes ivoiriennes ».
Les opérations de déguerpissement qui se déroulent aujourd’hui à Abidjan et San Pedro sont l’occasion de revenir sur la question de l’aménagement urbain. Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire, San Pedro, à la fois un grand port et une station balnéaire, connaissent un désordre urbain qui impacte négativement le cadre de vie des populations, ralentit la croissance économique du pays. Ce désordre urbain ne reflète plus l’image que la Côte d’Ivoire veut donner d’elle-même comme il oblitère le rayonnement d’Abidjan et de San Pedro. Les pouvoirs publics se sont engagés dans une vaste politique d’aménagement urbain avec des opérations de déguerpissement. Avec la fin de la CAN, cette politique d’aménagement urbain semble s’accélérer. Les déguerpissements, pourtant nécessaires, soulèvent de nombreuses questions, dont celle des enjeux politique.
Déguerpissement, un mal pour un bien ?
Le mot « déguerpissement » est, pour moi, chargé d’un sens négatif : ce sont des populations, les plus précaires, que l’on chasse brutalement de chez elles. En réalité, les causes du déguerpissement ; très largement documentées, montrent qu’il s’agit d’un mal pour un bien, si l’on veut mettre fin à l’expansion sans limites de l’habitat précaire et des bidonvilles, aux constructions anarchiques, à l’invasion de l’espace public et des axes de circulation par les activités économiques due à la transgression du règlement d’installation sur la voirie, aux difficultés liées à la gestion des eaux usées et au traitement des déchets solides, aux embouteillages qui asphyxient la ville, au délabrement des équipements collectifs, à l’insuffisance des infrastructures, à l’amplification des nuisances (pollution, insalubrité, dégradation du cadre de vie, insécurité avec des zones fortement criminogènes) et à l’incivisme des populations. Autre cause du déguerpissement : mettre en sécurité des populations qui vivent dans des zones à risques liés aux graves inondations, aux coulées de boue et aux glissements de terrain.
La Côte d’Ivoire, qui ambitionne de lutter efficacement contre la pauvreté et améliorer les conditions de vie des populations, en particulier les plus précaires, doit relever le défi de l’aménagement urbain. Or, l’urbanisation, qui s’est accélérée en Côte d’Ivoire comme dans toute l’Afrique, reste anarchique pour trois raisons : un laxisme généralisé, une absence de planification et un manque de financement.
Face à une démographie galopante et un exode rural massif, les infrastructures indispensables à l’amélioration du cadre vie en zones urbaines, au développement économique et social, à la protection de l’environnement et, aujourd’hui, afin de s’adapter aux crises climatiques, les infrastructures sont insuffisantes. Effet immédiat selon l’ONU-Habitat : l’absence d’une politique d’urbanisation formelle et planifiée doublée d’une offre insuffisante de logements se traduit par le développement des bidonvilles. Chiffre inquiétant : dans les pays africains parmi les plus pauvres et les plus instables, 80 % des citadins vivent dans des habitats précaires ou informels.
En Côte d’Ivoire, des communes pourtant riches comme Abidjan et San Pedro Abidjan montrent la nécessité de conduire des politiques de déguerpissement, afin d’intégrer l’habitat informel et précaire à la ville. Rendre Yopougon à Abidjan et Bardot (le plus grand bidonville de Côte d’Ivoire) à San Pedro plus vivables, plus durables et plus inclusifs, passe la réduction de la conflictualité entre la nécessité d’encadrer la croissance urbaine et l’urbanisation spontanée, anarchique, incontrôlée. La planification urbaine sert toujours un projet politique, ce qui explique l’émergence de conflictualités entre membres d’un même parti et entre le parti au pouvoir et l’opposition, à cause des politiques de déguerpissement.
Les enjeux politiques
Le district d’Abidjan, que dirige le ministre-gouverneur Cissé Bacongo, assume la responsabilité des actions de déguerpissement et d’assainissement à Yopougon, quartier de Gesco. Ces opérations sont immédiatement dénoncées par l’opposition. Le RHDP, qui parle d’une indécente récupération politique, alors que l’opposition, lorsqu’elle était au pouvoir, n’avait jamais rien fait pour réhabiliter son fief de Yopougon, se contentant d’entretenir, de façon clientéliste, un bassin électoral ethnicisé.
Chacun est dans son rôle : d’un côté, l’opposition dénonce la brutalité d’une opération qui jette des milliers d’habitants à la rue sans solutions de relogement. De l’autre, le district d’Abidjan avance la nécessité de conduire un développement harmonieux de la ville d’Abidjan, exprime la volonté d’améliorer les conditions de vie des populations et souligne l’urgence à protéger des vies dans des zones à risques. Conscient de l’enjeu politique que représente le déguerpissement brutal des populations, le parti présidentiel tient à rappeler que « le gouvernement a, depuis des années, mis en œuvre des procédures systématiques d’indemnisation et de recasement des populations concernées par les opérations d’assainissement du domaine public. »
Le RHDP ajoute qu’il « a encouragé le gouvernement à intensifier les initiatives en cours pour prendre en charge les populations en situation de détresse du fait de cette opération. Gilbert Kafana Koné, le président du directoire du RHDP, a signé la déclaration suivante : « Le RHDP est particulièrement sensible à la situation des élèves impactés par ladite opération et encourage le district autonome d’Abidjan à amplifier les mesures prises à l’effet de leur assurer une scolarité normale et aisée. »
Quant au président Alassane Ouattara, lors du Conseil des ministres du 28 février 2024, il a invité le District d’Abidjan « à faire preuve de solidarité et d’humanisme ». Amadou Coulibaly, porte-parole du gouvernement ivoirien, a ajouté : « Le chef de l’Etat sensible à la situation des populations vivant dans ces quartiers à rappeler les vertus de solidarité et d’humanisme dont nous devons faire preuve dans ses opérations d’assainissement afin de préserver la cohésion et la paix sociale dans notre pays. »
Mais, l’affrontement politique existe aussi au RHDP, avec, d’un côté, le maire de Yopougon et président de l’Assemblée nationale, Adama Bictogo, et, de l’autre, le ministre-gouverneur d’Abidjan, Ibrahim Bacongo Cissé, deux figures importantes du parti présidentiel. Lors de la CAN, l’unité politique au sein du RHDP était totale. Il est évident que, d’ici 2025, les ambitions politiques des uns et des autres vont se révéler au sein du RHDP. Les risques politiques d’un affrontement entre Bictogo et Bacongo doit conduire Alassane Ouattara à leur demander de travailler ensemble sur les opérations de déguerpissement.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org