Afrique

Chronique du lundi – sortir de l’Afrique d’hier, perpetuellement endettée, pour bâtir l’Afrique de demain capable de sortir de la fatalité de l’endettement perpetuel

Par Christian Gambotti19 mai 2025

Conférence de l’Union Africaine sur la dette publique du continent

Dans ma Chronique du Lundi 12 mai 2025, j’ai dit qu’il existait un vieux monde à l’intérieur duquel de jeunes États-nations africains, pour financer leur développement, s’étaient vu imposer, dans l’opacité la plus totale, par les bailleurs de fonds internationaux (FMI, Banque mondiale), les prêteurs bilatéraux (Club de Paris, Chine) et les créanciers privés, des critères d’emprunt qui ont enfermé le continent, en particulier les Etats les plus pauvres, dans la spirale d’un endettement perpétuel.

Aujourd’hui, selon le FMI et la Banque mondiale, de nombreux États africains sont en situation de surendettement. Le poids de leur dette et l’ensemble des dépenses des Etats consacrées au paiement des intérêts de cette dette sont devenus insoutenables pour leurs économies. C’est ainsi que le Ghana, qui s’est retrouvé en défaut de paiement, a dû suspendre le paiement de sa dette extérieure, évaluée à 30 milliards de dollars. Réponse du FMI qui est la réponse du vieux monde : restructuration de la dette du Ghana et un crédit supplémentaire de 360 millions de dollars. Traduction : l’ancienne dette contre une nouvelle dette. Ainsi s’enclenche la spirale sans fin de l’endettement.

Sortir de l’endettement perpétuel

L’urgence pour l’Afrique est de sortir de l’endettement perpétuel. C’est ce que propose la Conférence de l’Union africaine qui s’est tenue du 12 au 14 mai 2025 à Lomé., au Togo. Lors de cette conférence, les dirigeants africains ont cherché à relever trois défis : 1) parler d’une seule voix face à leurs créanciers communs 2) adopter une position commune sur la réforme des institutions financières internationales 3) pouvoir donner leur avis sur les critères d’emprunt qui leur sont imposés.

La plupart des États africains, parce qu’ils ne bénéficient pas de taux d’intérêts raisonnables, sont obligés de consacrer une part importante de leurs ressources budgétaires au remboursement des intérêts de leur dette. Alors que les besoins d’investissement sont de plus en plus importants dans la santé, l’éducation, la sécurité, l’énergie, le transport et l’urgence nouvelle que représente la lutte contre les crises climatiques, il convient d’alléger cette dette et non pas perpétuer des critères d’emprunt qui contribuent à son aggravation.

Le débat sur la nécessaire réforme du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale pour obtenir des taux d’intérêts raisonnables est ancien. En 1996, l’Initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) du FMI et de la Banque mondiale avait ouvert la voie à un allégement partiel de la dette d’une trentaine de pays. Mais depuis une vingtaine d’années, le niveau d’endettement repart à la hausse. Les pays africains les plus pauvres, parce qu’ils représentent un risque pour les créanciers, sont obligés de s’endetter à des taux de7 à 12 %, ce qui se situe bien au-dessus de la moyenne mondiale.

Le débat sur la nécessaire réforme du FMI et de la Banque mondiale tourne en rond avec des solutions qui ont montré leurs limites : restructuration, allègement, annulation partielle de la dette, alors que cette dette, qui représente 60% du PIB de l’Afrique, tend à devenir insoutenable. On parle beaucoup des quatre pays qui subissent la crise de leur dette souveraine (Ghana, Somalie, Kenya, Namibie), mais, selon les critères établis par le Fonds monétaire international (FMI), tous les pays d’Afrique subsaharienne sont exposés à ce risque.

Dans un article publié le 15 mai 2025 dans le Point-Afrique, à l’occasion de la Conférence de Lomé, le journaliste Folly-gah Delato écrit ; « Contrairement aux années 2000, l’heure n’est plus à l’annulation de la dette, mais à une révision des modalités de paiement et d’accès aux emprunts. » La conclusion est évidente : l’Afrique doit rompre avec l’ordre financier mondial hérité des Accords de Bretton Woods, qui organise le système monétaire mondial autour du dollar américain.

Tous les experts s’accordent à dire que cet ordre financier est totalement dépassé et inadapté aux besoins de financement de l’Afrique. Constatant que les pays en développement sont étranglés par le remboursement de la dette et qu’ils se tournant alors vers les institutions multilatérales telles que la Banque mondiale pour financer leur développement, Indermit Gill, chef économiste de la Banque mondiale, a déclaré à Lomé : « Dans les pays pauvres très endettés, les banques multilatérales de développement jouent désormais le rôle de prêteur en dernier ressort, un rôle pour lequel elles n’ont pas été conçues ». Une dette de plus en plus lourde conduit à emprunter davantage, ce qui crée la spirale infernale de l’endettement perpétuel.

Cette première Conférence sur la dette organisée par l’Union africaine ne se contente pas de prolonger ce débat déjà ancien sur la dette des pays africains. Cette dette s’est constituée dès les années 1960. Dans les années 1970, les pays africains bénéficient de prêts dont les taux sont très bas, entre 2 et 3 %, et avec peu d’exigences sur leurs capacités de remboursement, ce qui les incite à s’endetter davantage.

Premiers signes de menace d’un endettement dangereux dans les années 1980 : les taux d’intérêt augmentent, ce qui alourdit la charge de la dette. Vont se succéder des programmes de rééchelonnement de la dette, des initiatives d’annulation partielle et des politiques d’ajustement structurel très libérales, afin d’éviter les défauts de paiement. Personne ne prend la mesure du véritable danger qui menace l’Afrique prise entre la charge de la dette qui augmente et des besoins de financement de plus en plus importants. Au moment de la Conférence de Lomé, plus de vingt africains sont désormais classés en situation de surendettement ou à risque élevé,

Sous le nom de « Déclaration de Lomé », le communiqué final de la première Conférence organisée par l’Union Africaine sur la dette publique du continent jette les bases d’un nouveau cadre financier qui doit permettre à l’Afrique de sortir du piège d’un endettement incontrôlable. La réforme du système monétaire international s’impose, ce que disaient déjà le « Plan de Dakar » pour le financement durable et l’« Agenda 2063 » de l’Union africaine. Le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, a insisté sur la responsabilité des Etats africains.

Dans son allocution d’ouverture de la Conférence, M. Moussa Faki Mahamat a tenu à rappeler aux dirigeants africains qu’ils devaient « instaurer une gouvernance rigoureuse de la dette publique », faire preuve d’« une solidarité africaine forte » et conduire « un dialogue équilibré avec les créanciers internationaux ». La Conférence de Lomé appelle à une action collective des Etats africains qui doivent parler d’une même voix. Or, le Président américain, Donald Trump, va chercher à enfermer chaque pays d’Afrique dans une relation bilatérale que régit la diplomatie transactionnelle trumpienne, ce qui rend difficile la création d’une nouvelle architecture de la dette africaine, une architecture fondée sur une révision des accès aux emprunts et aux modalités de paiement, afin de répondre aux besoins réels du continent.

Là où Trump dénonce le multilatéralisme, l’Union africaine propose de « créer une convention-cadre des Nations unies sur la dette souveraine, pour un mécanisme multilatéral plus équitable, plus efficace, centré sur le développement. » On sait que d’ici 2030, l’Afrique aura besoin de 30 milliards par an pour financer ses priorités. Pour que le recours aux emprunts ne devienne pas un piège, qui prend la forme d’une dette insoutenable, les dirigeants africains doivent mettre en œuvre une bonne gouvernance économique. La bonne gouvernance économique est à la fois un levier de développement et un accélérateur de souveraineté nationale. Or, on assiste aujourd’hui au retour de la vieille politique sous la forme des vieilles idéologies du vieux monde dans lequel l’Afrique était le jouet

Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org

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