L’Afrique oubliée
Lycéen, passionné d’histoire, je lisais le narratif occidental sur les deux guerres mondiales, un récitatif occidentalo-centré dans lequel les deux guerres mondiales se déroulaient uniquement sur le sol européen et les libérateurs étaient des « héros » américains, canadiens, australiens, britanniques, français. D’autres regards sur les deux guerres mondiales me faisaient prendre conscience que la grande oubliée du récit sur ces deux guerres, était l’Afrique.
D’abord, le regard de mon père (1), simple soldat qui avait déserté l’armée française pour rejoindre, en 1940, les Forces armées ralliées à la France libre sous l’égide du général de Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale. Mon père, qui avait participé à la bataille de Bir Hakein et aux combats menés en Syrie et au Liban contre les forces de Vichy, évoquait toujours la mémoire des combattants africains (2) qu’il vénérait pour leur engagement et leur courage.
Ensuite, le regard de Léopold Sédar Senghor dans son admirable recueil de poèmes « Hosties Noires » publié en 1948 (3) Je relis souvent le très beau texte liminaire : « Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort/Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?/(…)/Je ne laisserai pas – non ! – les louanges de mépris vous enterrer furtivement/(…)/ Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang/Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace et la mort ?».
Or, on a enterré « furtivement » la participation de l’Afrique aux deux guerres mondiales. Pourtant, 200 000 Africains seront mobilisés lors de la Première guerre mondiale, 125 000 en 1940. Des combats auront eu lieu sur son sol. La mobilisation des combattants africains par la France, depuis la création en 1857 par Louis Faidherbe du corps des « tirailleurs sénégalais » jusqu’en 1960, a entretenu l’illusion qu’il existait entre la puissance coloniale et l’Afrique francophone une identité commune, alors que la colonisation a privé l’Afrique de son identité.
Cette illusion a conduit, – ce qui fut une erreur -, au maintien des bases militaires françaises jusqu’à une date récente dans certains pays africains. Installer l’Afrique à sa juste place dans les récits commémoratifs du 11 Novembre 1916 et du 8 Mai 1945 est une manière de lui rendre justice face à l’Histoire.
L’Afrique sur les théâtres des deux guerres mondiales
La France est le seul pays à utiliser massivement des troupes coloniales en Europe. Le recours aux troupes africaines sera encore généralisé pendant la Seconde Guerre mondiale.
► La Première Guerre mondiale – a) Le théâtre africain – Les opérations qui ont lieu en Afrique se limitent à s’emparer des territoires allemands : Tanganyika, Togo et Cameroun. b) Le théâtre européen – L’’armée française, qui manque de soldats, enrôle 134 000 Africains qu’elle engage dans les principales opérations militaires françaises sur le front occidental. Le discours colonial républicain sur les combattants africains traduit toute l’ambiguïté du regard qui est porté par les autorités, les populations et les « poilus » eux-mêmes.
► La Deuxième Guerre mondiale – a) Le théâtre africain – Ce théâtre, qui voit se dérouler de nombreuses campagnes, joue un rôle très important et pèse davantage sur l’issue de la guerre. L’AEF (Tchad, Cameroun français, Oubangui-Chari, Gabon, Congo français) se rallie à de Gaulle dès l’été 1940 grâce à Félix Eboué, l’AOF, en 1942. Brazzaville devient sa capitale de l’Afrique française libre et de toute la France libre. b) Le théâtre européen – Lors du Débarquement de Provence, en août 1944, sur les 250 000 soldats des forces françaises, 90% sont originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, européens et non européens.
En 1994, le président Jacques Chirac, qui commémore le 50è anniversaire de ce Débarquement, salue ainsi leur engagement : « Chasseurs d’Afrique, goumiers, tabors, spahis, tirailleurs, zouaves… Leurs noms résonnent pour toujours avec éclat dans nos mémoires. Combattants exemplaires, souvent héritiers de traditions guerrières immémoriales, admirables de courage, d’audace et de loyauté, ils ont été les inlassables artisans de la victoire ». Cette reconnaissance de mots change-t-elle véritablement le regard porté au XXè siècle par la France de Mitterrand (4) ou de Chirac sur l’Afrique ?
Le socle mémoriel d’une destinée commune
Pendant ces deux guerres, le destin de l’Afrique est lié à celui de l’Europe. Mais, l’Histoire des guerres mondiales, lorsqu’elle est écrite par les puissances coloniales, enferment les Africains dans une histoire commune fantasmée, largement oblitérée par l’ambiguïté du regard que porte l’Occident sur l’Afrique. Dans mon esprit, il n’est question ni de repentance, ni de « dette de sang ». Il s’agit de rendre justice à un continent qui a participé, dans la grande histoire de l’humanité, aux combats pour les libertés.
Le rôle de l’Afrique pendant les deux guerres mondiales constitue le socle mémoriel d’une destinée commune que veulent bâtir les peuples et les civilisations qui ont en partage les mêmes valeurs : la coopération, la solidarité, la prospérité et la paix. Quant à la reconstruction des relations entre la France et l’Afrique, elle ne peut avoir lieu sans le respect absolu de la souveraineté des Etats africains pour lesquels toute ingérence est désormais, à juste titre, intolérable.
(1)Sur la liste des membres des Forces Françaises Libres (FFL), figure le nom de mon père, date et lieu de naissance, les zones où il a combattu : « GAMBOTTI Paul m 22/02/1919 Corse 20 militaire Moyen-Orient sergent terre bim (Bataillon d’Infanterie de Marine)/p juil-40 Palestine ».)
(2) Les combattants africains sont appelés « Tirailleur sénégalais », terme générique qui désigne les combattants d’une quinzaine de nationalités qui ont participé à la conquête coloniale française, aux deux guerres mondiales et, dans l’entre-deux guerres, à de opérations de « pacification » au Maroc, en Syrie, et Palestine, puis en Indochine et en Algérie.
(3) « Hosties noires » : publié en 1948, deuxième recueil de poèmes de Léopold Sédar Senghor ; « Hosties noires » rend hommages aux soldats africains qui ont combattu pour la France.
(4) « Papamadit » : Jean-Christophe Mitterrand sera affublé par « Le Canard enchaîné » du surnom de Papamadit (« Papa m’a dit »), en raison de sa manière de gérer les relations mitterrandiennes, teintées de néocolonialisme, avec les autorités africaines.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org