L’élection présidentielle d’octobre 2025 et les élections législatives de décembre 2027 venaient à peine d’avoir eu lieu, avec la victoire du camp présidentiel, que je lisais des articles qui posaient déjà la question de l’après-Ouattara en 2030. Ecrits par des politologues qui, manifestement, cherchent à concurrencer les astrologues, ces articles font l’impasse sur la mandature 2026-2030. Les spéculations ne manquent pas : d’abord, sur le choix de Patrick Achi comme candidat de RHDP au poste de président de l’Assemblée nationale et non pas la reconduction pure et simple d’Adama Bictogo, président sortant et figure historique du RDR : ensuite, sur la création du poste de vice-Premier ministre attribué à Téné Birahima Ouattara, le frère cadet du président de la République ; enfin, sur la composition d’un gouvernement qui, à quelques exception près, voit les mêmes ministres reconduits à leur poste.
Pour ces experts autoproclamés de la vie politique ivoirienne, il n’est pas question de s’interroger sur la manière dont Alassane Ouattara entend gouverner entre 2026 et 2030, ni sur les grandes orientations des politiques publiques. Ouattara n’aurait qu’un seul objectif : préparer sa succession en installant Patrick Achi et Téné Birahima Ouattara, afin qu’ils forment, en 2030, le ticket Président-Vice-président. Je conseillerais à tous ces politologues qui naviguent dans la stratosphère de la politique-fiction, de prédire le passé ; en politique, c’est plus sûr.
Réélu, Ouattara entend rester la figure centrale de l’action gouvernementale. Le nouvel élan qu’il entend donner à son mandat tient compte des circonstances avec la crise du financement de l’économie africaine et la seule réponse qu’il convient d’apporter à cette crise, l’industrialisation du continent, afin de sortir de la dépendance des financements extérieurs.
Etat des lieux du financement de l’économie africaine
● Causes internes : la fragilité des économies africaines, dont la vulnérabilité s’aggrave à cause de la crise climatique et de la démographie, fait que les ressources publiques restent insuffisantes pour faire face aux besoins, l’instabilité politique et un environnement des affaires défavorable entraînant un déficit historique d’investissement privé, un capitalisme d’Etat improductif enfermé dans une économie de la rente (exportation de matières premières brutes), la mauvaise qualité de la gouvernance, adossée à une administration bureaucratique, dans la gestion des richesses naturelles et l’importance de la corruption.
● Causes externes : les chocs accrus sur le marché financier mondial (aggravation des tensions commerciales dans le monde, incertitudes politiques mondiales, la fermeture de l’USAID, l’agence américaine de développement, la réduction de l’Aide Publique au Développement venant des pays riches, retrait des prêteurs multilatéraux (banques de développement et institutions financières internationales), la dette chinoise qui menace l’Afrique.
Le cas de la Chine est intéressant à analyser : la Chine est passée du statut de banquier de l’Afrique à celui de créancier dont il faut rembourser les prêts. Selon une analyse récente de l’Initiative One Data, les pays africains transfèrent désormais plus d’argent vers Pékin qu’ils n’en reçoivent. Pour les pays africains, la réduction des flux entrants chinois et la hausse des remboursements de la dette commerciale mettent sous pression les budgets nationaux. Selon David McNair, directeur exécutif de l’Initiative One Data, « Les prêts ont certes diminué, mais le remboursement des anciens emprunts chinois se poursuit.»
Espoir Olodo, de l’Agence Ecofin, a posté, le 30 janvier 2026, sur le site de « La Tribune », un article dans lequel il écrit : « Selon l’édition 2025 du rapport « Dynamiques du développement en Afrique », publié fin novembre 2025 par l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) et la Commission de l’Union africaine (CUA), les gouvernements africains ont dépensé sept fois plus dans le service de la dette que dans les infrastructures entre 2019 et 2023. »
Ce survol des causes de l’état de crise que connaît le financement de l’économie africaine vise à montrer que le mandat 2026-2030 apparaît, pour l’exécutif ivoirien, comme le mandat de tous les dangers. Alassane Ouattara, qui entend relever le défi de financement de l’économie ivoirienne en comptant sur ses propres ressources, sait qu’il devra mettre en œuvre et accélérer les politiques d’industrialisation de la Côte d’Ivoire.
Faisabilité et pertinence stratégique de l’industrialisation de la Côte d’Ivoire
Pour Alassane Ouattara, le tableau sombre de la situation des économies africaines et les difficultés que rencontrent les gouvernements pour financer les services publics et les investissements créent une situation nouvelle qui, paradoxalement, apparaît comme une opportunité à saisir pour l’Afrique, invitée à renforcer la responsabilité de chaque Etat dans la réduction de sa dépendance aux financements extérieurs et le développement de ses propres ressources financières sans augmenter la pression fiscales sur les ménages et les entreprises.
Alassane Ouattara est un libéral qui sait qu’il n’est pas rationnel de compter sur les éternelles restructurations des dettes publiques africaines ou leur annulation pure et simple. En installant au premier rang dans la hiérarchie des priorités, depuis 2011, la prééminence de l’économie, il décline une feuille de route néolibérale déjà écrite par Félix Houphouët-Boigny qui avait dit : « Ce que veut l’Ivoirien, c’est le partage de la richesse et non de la misère. Et pour ce faire, il doit, avant tout, contribuer à créer ces richesses. »
Comment créer des richesses, car l’urgence est là ? L’erreur serait de s’enfermer dans une économie de la rente et une paresse intellectuelle qui conduit à privilégier un capitalisme d’Etat improductif à travers de faux champions nationaux tels qu’ils existaient dans le vieux monde et l’ancienne Afrique. La solution réside dans la création, à côté de véritables champions nationaux, ouverts à l’innovation, par filières stratégiques, d’un réseau dense de PME et de PMI capables d’assurer la transformation locale des matières premières brutes.
La création de ce réseau dense de PME et de PMI ivoiriennes représente une orientation décisive et incarne le nouvel élan du Plan National de Développement (PND) pour la période 2026-2030. La Côte d’Ivoire possède tous les atouts pour assurer la faisabilité de son industrialisation : l’abondance des richesses naturelles, l’accès à des financements facilité par la confiance qu’elle inspire auprès des prêteurs bilatéraux ou multilatéraux et des investisseurs privés, un secteur privé dynamique et créatif et un capital humain avide de formation et d’emploi . La volonté politique existe pour en assumer la pertinence stratégique.
Il ne s’agit pas de sous-estimer les questions politiques, mais débattre au tout début de 2026 de l’après-Ouattara relève d’une démarche qui s’apparente aux « querelles byzantines », une expression qui fait référence à un événement historique précis, le siège de Constantinople le 29 mai 1453. Alors que les forces turques s’apprêtaient à entrer dans la ville, les religieux byzantins étaient occupés à discuter de la question théologique du sexe des anges, entraînant la chute de Constantinople. Les politologues adeptes du sensationnalisme oublient les bouleversements économiques mondiaux pour se consacrer à la politique-fiction qui met en scène le récit imaginaire de l’évolution d’une situation politique.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org