Le monde occidental contribue de moins en moins au financement de l’économie de l’Afrique subsaharienne. La baisse de l’Aide Publique au Développement (APD) se situe actuellement dans une fourchette de 16 à 28 %. En 2025, l’Afrique subsaharienne a perdu un quart de l’APD. Alors que les besoins de financement de l’économie subsaharienne sont de plus en plus grands, comment faire face à ce retrait du monde occidental ? Il n’existe que deux solutions : se tourner vers d’autres partenaires financiers et attirer les investisseurs privés.
Les investisseurs étrangers qui manifestent de plus en plus d’intérêt pour l’Afrique subsaharienne appartiennent aux monarchies pétrolières du Golfe : les Émirats Arabes Unis, l’Arabie saoudite et le Qatar. Les investissements concernent tous les secteurs géoéconomiques : infrastructures portuaires, réseaux routiers, minerais stratégiques, agriculture, santé, éducation, transition écologique, etc.
Les investissements massifs que font les monarchies pétrolières du Golfe visent certes à construire des partenariats géoéconomiques, pragmatiques et structurés, avec l’Afrique, mais ces partenariats constituent le socle de l’influence diplomatique et géopolitique que les Émirats Arabes Unis, l’Arabie saoudite et le Qatar entendent jouer sur le continent.
Le virage géoéconomique et géopolitique de l’Afrique
L’essor du bloc « puissances arabes du Golfe-Afrique », à travers le partenariat arabo-africain scellé entre l’ACG et la BAD, ouvre une ère nouvelle dans quatre domaines : le domaine purement économique avec une démultiplication en Afrique des investissements venus des puissances arabes du Golfe ; au-delà de l’économie, le domaine diplomatique avec une recomposition des relations entre l’Afrique et le reste du monde ; au-delà de l’économie et de la diplomatie, le domaine géopolitique avec les pays du « Sud global » qui s’organisent pour constituer une puissance suffisante face à l’« Occident collectif » ; le domaine des relations entre les pays du Sud avec la volonté de nombreux Etats africains de s’émanciper de la dette chinoise et de la tutelle de Pékin.
Le virage financier que représente le partenariat entre l’ACG et la BAD s’inscrit dans un contexte nouveau, celui de la recomposition de l’ordre mondial avec des influences multipolaires qui se concurrencent. L’Afrique sait désormais qu’il existe des partenaires alternatifs qui offrent à l’économie africaine des opportunités nouvelles de développement et, en géopolitique, des marges de manœuvre qui lui permettent de s’affranchir de l’influence de ses « anciens amis », sans oublier qu’il existe toujours le risque de perpétuer des logiques de dépendance avec de « nouveaux amis ».
Le réveil diplomatique de certains « amis » peut représenter un danger pour l’Afrique. Mais, Le choix stratégique qui s’impose aux Etats africains, s’ils veulent sortir des asymétries historiques géoéconomiques et géopolitiques, est celui de la diversification des partenariats, une stratégie que met en œuvre le président du Groupe de la Banque Africaine de Développement (BAD), Sidi Ould Tah, qui « parie plus que jamais sur le monde arabe ».
« Sidi Ould Tah parie plus que jamais sur le monde arabe »
Baudelaire Mieu
Dans un article publié par « Jeune Afrique », le 12 janvier 2026, le journaliste Baudelaire Mieu, spécialiste de la Côte d’Ivoire, écrit, à propos de l’alliance financière signée entre la BAD (Banque Africaine de Développement) et l’ACG (Groupe de Coordination Arabe), qui regroupe dix institutions de financement du développement du monde arabe : « Sidi Ould Tah parie plus que jamais sur le monde arabe ».
Pourquoi ce choix ? Certains répondent, de façon simpliste, qu’il s’agit, pour l’Afrique, de diversifier ses partenariats pour sortir des logiques historiques de dépendance. C’est une évidence. Ce que veut faire Sidi Ould Tah va au-delà de cette simple évidence. Il poursuit un double objectif : a) créer une Afrique-puissance, souveraine et indépendante, prospère, stable politiquement et en paix b) assurer dans chaque Etat un développement inclusif. Ce double objectif passe par le prisme du financement de l’économie africaine pour en assurer la solidité et la résilience, loin des souverainismes de façade que cherchent à construire certains Etats sous influence étrangère.
Dans mes dernières chroniques, j’ai démontré que le président Alassane Ouattara et Sidi Ould Tah sont sur la même longueur d’onde : d’inspiration néolibérale, leur stratégie, pour assurer le financement de l’économie africaine, installe à la première place, dans la hiérarchie des priorités, la mobilisation des capitaux privés. En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a d’abord conduit une politique d’investissements publics.
De son côté, la BAD a mobilisé les ressources de l’Aide Publique au Développement (APD), afin de promouvoir l’investissement dans les pays africains. Selon le journaliste Baudelaire Mieu, « face à l’ampleur du déficit de financement du continent » et « pour combler l’écart croissant entre les besoins de financement et les fonds effectivement mobilisés, alors que des pays donateurs (…) réduisent leurs dépenses à l’étranger », la BAD entend mobiliser à grande échelle les capitaux privés.
Pour Alassane Ouattara et Sidi Ould Tah, qui prônent un changement de paradigme, le financement de l’économie africaine ne peut pas se faire, comme c’est le cas aujourd’hui, de façon ponctuelle et fragmentée. Pour créer des emplois et des chaînes de valeur par la transformation locale, la mobilisation des financements privés pour une priorité comme l’industrialisation, créatrice d’emplois et de chaînes de valeur, est nécessaire.
Chacun sait que la création des chaînes de valeur contribue davantage au développement et à la lutte contre la pauvreté que la simple exportation de matières premières brutes. Pour le président de la BAD, un rapprochement entre l’Afrique et les pays du Golfe est nécessaire à l’heure où les donateurs occidentaux ne sont plus en mesure de répondre aux besoins de financement du continent. Le partenariat entre la BAD et l’ACG prévoit d’assurer une meilleure coordination des dépenses « dans une approche régionale plutôt que des investissements ponctuels au niveau national » et de favoriser l’essor du secteur privé.
Le professeur Justin N’Goran Koffi, qui vient d’être élu député d’Attiegouakro, un département issu de 29 villages, me fournit la conclusion de ma Chronique, lorsqu’il dit : « L’approche régionale que prévoit le partenariat entre la BAD et l’ACG me convient, car il vise à prioriser et cibler des investissements locaux, de façon pragmatique et structurée. Dans ma circonscription, nous avons besoin de ce ciblage pour concrétiser, dans nos villages souvent oubliés, les projets de développement tant attendus par les élus et les acteurs économiques locaux, et par les populations.
Député, je suis à la fois, et ce n’est pas un paradoxe, un élu local et un élu national. Mon rôle d’élu local me conduit à dire que l’hyper-décentralisation est le meilleur moteur du développement inclusif, de la cohésion sociale et de l’unité nationale. Mon rôle d’élu national me conduit à agir en lien avec l’action de l’Etat qui doit, à Attiegouakro comme partout sur le territoire national, jouer pleinement son rôle régalien, afin d’accompagner la promesse du développement local ». Sous la direction de Sidi Ould Tah, la BAD ne dit pas autre chose.
Christian GAMBOTTI – Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@afriquepartage.org