Se rassembler au-delà des rivalités
Le 28 mai 2025, la CEDEAO a fêté ses 50 ans. Quelques années après les indépendances et la création des jeunes Etats-nations africains, mais avant le lancement de l’Union africaine (UA), les CER (Communautés Economiques Régionales) (1) constituent une première étape vers le développement des échanges intra-africains et la coopération supranationale. Regroupant des États d’une sous-région, les CER ont pour but de faciliter l’intégration économique régionale entre les membres de chaque sous-région. Des esprits visionnaires comprennent que l’avenir de l’Afrique passe par la coopération entre les Etats. La première étape de cette coopération est économique avec le développement, au-delà des rivalités, des échanges intra-africains, un développement fondé sur la libre circulation des biens et des personnes.
Création de la CEDEAO pour sortir d’une logique de confrontation
Le Nigeria, qui est à l’origine de la création de la CEDEAO, cherche, à l’époque, à se réconcilier avec ses pays voisins, anglophones et francophones. On ne peut que saluer la vision prospective du Nigérian Adebayo Adedeji qui, très tôt, dès 1970, pose les jalons de ce qui va devenir, le 28 mai 1975, la CEDEAO, sous l’impulsion du Président-général nigérian, Yakubu Gowon. Ce dernier voit dans l’intégration économique sous régionale un moyen de sortir d’une logique de confrontation et de rivalités (2).
La CEDEAO apparaît bien comme une organisation supranationale pionnière qui fait de l’intégration économique la première étape d’un processus de rapprochement entre les pays et de paix durable après l’épisode tragique de la guerre civile du Biafra au Nigeria qui s’est déroulée du 6 juillet 1967 au 15 janvier 1970. Laurent Correau, dans un article publié le 28 mai 2025 sur le site de RFI, écrit : « L’histoire de la CEDEAO est celle d’une entente régionale qu’il a fallu construire lentement, de méfiances entre voisins qu’il a fallu apprendre à dépasser. (…) Faire région, avancer ensemble ? À la fin des années 1960, on en parle beaucoup en Afrique de l’Ouest, mais les États peinent à trouver la bonne formule. Il faudra, pour réaliser des progrès décisifs, de puissantes forces géopolitiques concurrentes, ainsi que la vision et la persévérance de quelques hommes. »
On retrouve aujourd’hui, au sein de la CEDEAO, une logique de confrontation entre des Etats qui n’ont pas la même sensibilité. Cette logique de confrontation se traduit par le départ de la CEDEAO du Mali, du Burkina Faso et du Niger, trois Etats qui créeront l’AES (Alliance des Etats du Sahel). Ce qui a été possible en 1975, le rassemblement dans la diversité, est-il encore possible aujourd’hui malgré le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger ? Tel est nouveau défi que doit relever la CEDEAO qui doit éviter, pour ne pas disparaître, la rupture en son sein entre les membres partisans d’une ligne dure contre l’AES et ceux qui prônent une logique de coopération au-delà des divergences idéologiques.
La CEDEAO et l’AES : le retour d’une logique de confrontation ?
L’histoire n’a jamais de fin. On voit réapparaître, sous une forme différente, les invariants d’une guerre éternelle entre le Nord et le Sud. Les pays de l’AES, qui accusent la CEDEAO d’être inféodée à l’Occident et de ralentir l’émancipation de l’Afrique, dénoncent les sanctions économiques qui les frappent, un embargo total infligé au Mali et la menace d’une intervention militaire au Niger. La CEDEAO voit dans l’AES une arme conçue par Moscou afin de déstabiliser les gouvernements civils et fragiliser les institutions.
Cette logique de confrontation ne sert pas les intérêts de l’Afrique, mais ceux des puissances étrangères. Comment sortir de cette fatalité de l’Histoire qui a toujours fait du continent le terrain de guerre sur lequel s’affrontent ceux qui veulent s’emparer de l’Afrique devenue l’objet de toutes les convoitises pour l’abondance de ses richesses naturelles ? La réponse est simple : en renforçant les échanges intra-africains pour que l’Afrique soit construite par les Africains.
Mais, cette réponse est difficile à mettre en œuvre pour des raisons largement documentées (rivalités entre les États-membres, choix idéologiques différents, manque de clarté sur la répartition des compétences entre l’Union Africaine et les Communautés Economiques Régionales, etc.). L’intérêt de l’Afrique de l’Ouest est, aujourd’hui comme en 1975, de s’engager dans une démarche constructive qui vise à préserver les intérêts et les acquis communautaires de la CEDEAO, ce que souhaitent le Ghana, le Sénégal et le Togo.
Cela passe par la reconnaissance de l’AES comme une organisation régionale, qui couvre un espace géographique cohérent et dont les membres partagent des intérêts communs. De leur côté, les militaires au pouvoir au sein de l’AES, confrontés au mur des réalités, dont l’énorme défi de la sécurité dans l’espace sahélien, doivent contribuer à la réalisation d’une intégration économique qui concerne plus de 300 millions d’habitants.
Bilan et perspectives
Le principal acquis, 50 ans après la création de la CEDEAO, reste la libre circulation des biens et des personnes, la facilitation du commerce et des échanges économiques entre Africains avec de nombreuses réussites, comme le système d’échange d’énergie électrique ouest-africain (WAPP) qui a permis de mutualiser la production et le transport d’électricité en Afrique de l’Ouest. En matière d’infrastructures, de trop nombreux chantiers sont inachevés en particulier les corridors routiers transfrontaliers. La question d’une monnaie commune est toujours posée, mais jamais réglée.
Pour l’économiste bissau-guinéen, Carlos Lopes, alors qu’elle était « le modèle le plus avancé d’intégration régionale en Afrique », la CEDEAO « a perdu en cohérence sur les grands dossiers politiques et économiques ». La défection ouverte des trois Etats sahéliens (Mali, Burkina Faso, Niger) contribue à remettre en cause sa légitimité. En pleine reconstruction d’un nouvel ordre mondial et en plein désengagement des Etats-Unis, l’approfondissement du commerce intra régional peut permettre à la CEDEAO de retrouver toute sa pertinence et sa légitimité. La fragmentation de l’Afrique en zones d’influence que se partagent des puissances étrangères serait une mauvaise nouvelle. L’histoire de l’Afrique ne doit être celle que veulent construire pour elle les puissances étrangères. Pour exister comme Afrique puissance et souveraine, l’Afrique doit d’abord se construire avec et pour les Africains.
L’un des moteurs de cette construction est la coopération intra-africaine. Les CER sont une étape vers la réalisation du projet de la Zlecaf (Zone de Libre-Echange Continentale Africaine), un grand marché unique continental. Avec ce projet, l’Union Africaine cherche à promouvoir un panafricanisme économique pragmatique qui, en se projetant hors des logiques de confrontation au profit des logiques de collaboration, est à même de servir les intérêts des populations, des Etats et de l’Afrique.
(1) L’Union Africaine reconnaît huit CER : L’Union du Maghreb arabe (UMA), le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), la Communauté des États Sahélo Sahariens (CEN–SAD), la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Autorité Intergouvernementale sur le Développement (IGAD), la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC).
(2) Persuadé que la croissance économique future du Nigeria et de la sous-région est liée à celle des États d’Afrique de l’Ouest, le président-général nigérian, Yakubu Gowon, arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire en juillet 1966, crée la CEDEAO en 1975.
Christian GAMBOTTI, Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERADAFRIKI (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : cg@ceradafriki.org