Henri Tohou pour une transition à la fin du mandat de Ouattara en 2020, Côte d’Ivoire

Henri Tohou, ex candidat à l’élection présidentielle ivoirienne de 2010, est cadre de la région du Guémon, située à l’Ouest du pays. Dans cet entretien, il donne son avis sur la situation dans la région, et évoque la présidentielle de 2020.

 Afrikipresse: Que pensez vous de la situation postélectorale dans la région du Guémon après les régionales et municipales du 13 octobre dernier?

Henri Tohou: La situation postélectorale dans la région du Guémon est préoccupante. Les résultats des régionales sont déjà connues pour 30 régions de notre pays, et la 31ème région que constitue le Guemon continue de poser problèmes. C'est l'une des rares régions qui deux jours après le scrutin n'a pas été en mesure de communiquer à la nation ivoirienne les résultats définitifs du scrutin. Mieux c'est la région où certains candidats se sont autoproclamés vainqueurs et ont même célébré leur victoire avant que la commission électorale ne se prononce sur la question. C'est aussi dans cette région que la commission électorale elle même vient de nous démontrer qu'elle n'a rien appris des 3000 morts de la crise postélectorale qui a secoué notre pays ces dernières années et qu'elle a démontré son incapacité à organiser des élections transparentes et responsables dans ce pays.

Souvenez vous le 15 Octobre 2018 soit deux jours après ces élections, par la voix de Me Victoire Alley porte parole de la CEI un communiqué émanant de cette institution était lu sur les antennes de la radio et télévision nationales, indiquant l'annulation de l'élection des conseillers régionaux et se fixant un délai d'un mois pour la reprise de ces élections dans le département de Facobly d'où seraient venus des cas litigieux. La démarche de la CEI est contraire à ce que prévoit la loi électorale de notre pays consignée dans le code électorale. En effet, l'article 129 du code électoral relatif au contentieux électoral stipule que " tout électeur, tout candidat ou toute liste de candidat peut contester la validité des opérations électorales de sa région (..) Les réclamations peuvent être consignées au procès verbal ou être déposées auprès de la commission chargée des élections, dans les 5 jours à compter de la date de l’élection ».

Au regard de cette disposition du code électoral, comment comprendre la précipitation de la CEI à annuler partiellement le scrutin sans laisser le temps aux candidats de soumettre leurs différentes contestations à la chambre administrative de la cour suprême qui demeure compétente en la matière ? En agissant ainsi la CEI agence de l'exécutif a décidé de se substituer au pouvoir judiciaire. Mieux, la CEI a déjà fixé un délai de reprise des élections dans le département de Facobly, alors que des requêtes de certains candidats sont déposées auprès de la chambre administrative de la cour suprême et certains attendent plutôt de voir leur victoire confirmer par la cour. À quoi répondent tous ces actes de la part de la commission électorale CEI?

Pour revenir au cas spécifique du Guemon, selon mes informations les résultats du département de Duekoué , de Bangolo, de Kouibly et d' une grande partie du département de Facobly n'ont pas fait l' objet de contestation sauf le cas de la sous préfecture de Guezon où seulement une partie des PV est contestée ou n'a pas pu être remise à la CEI régionale de Duekoué par la faute du représentant local de la CEI de Facobly à savoir Mr Troh Bernard, qui, selon plusieurs candidats serait corrompu et qui fut à cet effet entendu par la gendarmerie.

La corruption si cela est le cas, est un délit qui tombe sous le coup de certaines dispositions du code pénal ivoirien. Je comprends mal que certaines personnes accusées de vol de petites choses soient incarcérées, et que cet agent de la CEI qui vole la volonté de toute région soit en liberté et que la solution trouvée par la CEI soit la reprise de ces élections dans le département de Facobly, sans tenir compte du temps, de l'énergie dépensées et des ressources financières englouties par les candidats à ces élections.

L'attitude de la CEI depuis plusieurs années nous fait croire que les élections sont des activités extra sociétales dans lesquelles des crimes et des délits peuvent être commis y compris sans que ces choses ne soient réprimées par la loi y compris des exécutions extra judiciaires.

La reprise annoncée par la CEI sans attendre la décision de la chambre administrative de la cour suprême est en ce moment à l' origine de graves tensions dans la région du Guemon. Certains pensent qu'il s' agit d' un duel entre les Wobés et les Guérés qui constituent les deux groupes composant le peuple WÊ. Certains candidats entretiennent délibérément ce climat pour un but électoral sans que les autorités ne lèvent le petit doigt pour une mise en garde. Il en est de l'usage abusif des réseaux sociaux pour la cause électorale sans que nos autorités ne lèvent le petit doigt.

La CEI aurait pu attendre la décision de la chambre administrative de la cour suprême, ou elle devrait tout simplement annuler les quelques Pv conflictuels de la sous préfecture de Guezon et proclamer vainqueur celui qui vient en tête de la course.

Il n'y a pas eu de casse d'urnes, ni de violence au cours du scrutin dans le Guemon sauf qu'un agent de la CEI, pour de l' argent selon nos informations, a décidé de falsifier les résultats d'une petite partie des PV dans une seule sous préfecture. Cela nécessite vraiment une reprise? Pourquoi la CEI ne met pas aux arrêts son agent accusé de corruption ? Au regard de tout ce qui précède, nous tiendrons la CEI responsable de toutes formes de troubles et/ou de violence qui pourraient avoir lieu à Facobly.

Afrikipresse : Vous qui êtes fils de la région et acteur politique comment voyez vous l’avenir du Guemon ; qui peut l’aider à décoller économiquement, socialement et politiquement, selon vous ?

H.T : La région a traversé l'une des périodes les plus sombres de son histoire à travers les multiples tueries dont ses fils et filles ont été victimes de 2002 date de l' éclatement de la rébellion en Côte d’ivoire, et particulièrement au cours de la grande crise dite post électorale qui a entraîné des centaines de morts dans la région sans oublier les déplacements internes, et l' exil de la plupart des bras valides et des cadres de la région. Il s'agit donc d'une région meurtrie et marquée qui se vide de ses bras valides pendant que les populations étrangères attirées par les ressources de la même région s'y installent et exploitent de façon illégale les ressources de la région, particulièrement les terres. C'est aussi une région riche en matière de sous-sol. Il S'y trouve aussi bien le mont Klaho que le mont Peko dont les ressources minières pourraient être exploitées dans les années à venir. Vous comprenez donc que cette région fait l'objet de plusieurs convoitises de sorte que le choix de ses élus suscite toujours beaucoup de combats. À l' état actuel des choses, au regard de tout ce que cette région a vécu, il me semble utile de mettre en place un véritable " Plan Marshall " pour cette région appuyé donc par un budget conséquent par l' État et des partenaires internationaux au développement sous le contrôle d' une commission régionale composée des représentants de l' État , des fils et filles de la région et enfin des représentantes de nos partenaires internationaux au développement.

Le Guemon est une zone sinistrée et des vies ont besoin d'être reconstruites. Cela nécessite l'implication de tous les fils et filles agissant uniquement dans l'intérêt de la région, au delà des clivages politiques. Je doute fort qu'un seul fils ou fille de cette région puisse avoir la capacité de changer les choses dans cette zone sinistrée à tous les niveaux. Les acteurs politiques de la région doivent comprendre les souffrances de nos populations et rechercher l'unité, la fraternité et la solidarité pour faire renaitre notre région et réconforter nos pauvres parents. C'est seulement, dans l'amour, l'union, la fraternité et surtout l'humilité que nous pouvons changer la face du Guemon et non dans l'orgueil, la violence verbale ou physique que nous pouvons y arriver.

Afrikipresse : Quelle est votre actualité. On ne vous entend plus.

H.T : Le premier Mars 2018, nous avions animé une conférence de presse à Cocody saint Jean au cours de laquelle nous avions fait le diagnostic de la situation socio politique de notre pays, et nous avions fait certaines propositions pour une paix durable en Côte d'ivoire. Entre autres, nous avions proposé la mise en place d'un gouvernement de transition de deux ans à la fin du mandat du président Ouattara afin de résoudre les problèmes cruciaux de ce pays en vue d'obtenir un consensus national avant d'engager la prochaine présidentielle. Ces problèmes sont la reforme de l'administration, la reforme de l' appareil judiciaire, du système éducatif, de l’armée, la commission électorale et autres et profiter de ce gouvernement de transition qui sera composé de toutes les forces politiques, la société civile , les représentants des différentes confessions religieuses, en tenant compte des différentes régions afin d' apprendre à vivre ensemble de nouveau et profiter de cette ambiance de regroupement de toutes les énergies du pays pour jeter les bases d'une Côte d'Ivoire nouvelle. Il nous semblait évident qu'aller à la présidentielle prochaine sans passer par ce gouvernement d'union ou de transition pourrait conduire le pays dans une autre guerre post électorale. Les récentes élections locales viennent de nous donner raison. 10 morts pour de simples élections locales, constituent un échantillon de ce que 2020 pourrait nous réserver si rien n'est fait.

Enfin, mon silence est dû à la grande déception que je ressens des actes de la classe politique régnante en Côte d'Ivoire. Tout se passe comme si on n'a rien appris de la crise post électorale qui a coûté plus de 3000 vies dans ce pays. Les injures, les crises, les tensions, les violences sans fin rythment le quotidien de la politique ivoirienne. L'homme politique ivoirien ressemble finalement à un vendeur de menaces. En clair je ne me retrouve pas dans cette façon de faire: un pays dont les acteurs ne cherchent pas un minimum de consensus devant un peuple meurtri, résigné dans la misère.

Mais ce silence n'est pas un abandon de la lutte et de mes convictions. Nous avions déjà rencontré certains acteurs politiques tels les professeurs Bamba Moriféré, Mamadou koulibaly, le camp Affi du FPI et le camp Sangaré. Nous espérons rencontrer les dirigeants des autres partis politiques dans les jours prochains pour partager avec eux notre vision pour une paix durable en Cote d'ivoire.

Propos recueillis par Philippe Kouhon

Dernière modification le 03/11/2018

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Philippe Kouhon

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