Toujours dans la posture d'avant 11 avril 2011 : ce que Gbagbo a dit à Mediapart


Mis en ligne le mercredi 7 juin 2017, un article de Mediapart a rendu compte de l’avis de Laurent Gbagbo, l’ex-président ivoirien, sur plusieurs sujets dont les raisons de sa détention à La Haye depuis 6 ans. Sa rédaction résulte des échanges au cours d’une visite de son auteure, Fanny Pigeaud, rendue à l’ancien chef d’Etat ivoirien. Laurent Gbagbo, précise-t-elle, a donné son autorisation pour la publication de certains de ses propos issus de ces échanges en date du 15 mai 2017.


 « Je ne suis pas en prison. Je suis otage. (…) Je suis là pour permettre à Ouattara d’être à la présidence et aux Français de continuer à avoir la mainmise sur la Côte d’Ivoire », a confié Laurent Gbagbo, à Pigeaud.


Laurent Gbagbo, rapporte ensuite l’auteure de l’article, n’en revient pas que le Président Alassane Ouattara ait été obligé de faire appel à des aides extérieures pour assurer le fonctionnement de l’État ces dernières années. Une position que l’ex-président de la Côte d’Ivoire a ainsi expliquée : « J’ai toujours payé les fonctionnaires. L’État ivoirien a largement les moyens de fonctionner ».


Pour donner d’autres détails à son interlocutrice sur le même sujet, Gbagbo lui a répété ces paroles qui constituent l’un des socles de son combat politique : « Pour qu’il y ait développement, il faut résoudre le problème de l’indépendance des pays d’Afrique francophone. Aujourd’hui, deux points fondamentaux bloquent cette indépendance : la défense et la monnaie. L’armée française maintient son assise sur nous, (et la monnaie, le franc CFA, reste contrôlée par la France). »


Son hôte de la prison de Scheveningen, a poursuivi Pigeaud, lui a révélé son intention à l’époque de quitter la zone franc, mais a estimé qu’« il ne fallait pas faire sortir la Côte d’Ivoire seule, sinon [le pays] se serait fait attaquer aux frontières ».
L’article note, dans la foulée, que selon Gbagbo, pour comprendre la “Françafrique’’, « il faut lire le chapitre 12 du texte originel de la Constitution de 1958 » pour qui « les Français continuent leur politique coloniale ».

 
« Selon ce chapitre qui porte sur la “communauté’’, c’est la France qui définit et conduit la politique étrangère de ses colonies, ainsi que leur défense, leur monnaie, leur politique économique et financière, leur politique des matières premières stratégiques, leur justice, leur enseignement supérieur, leur organisation générale des transports extérieurs et communs, ainsi que des télécommunications. Pour l’ancien président ivoirien, “c’est là qu’est l’esprit de la Françafrique’’. Et gare à celui qui ne le respecte pas. “J’étais condamné à être attaqué…’’, dit l’ancien président ivoirien », a rappelé Pigeaud, en rapportant le commentaire de Gbagbo à ce propos.


Gbagbo accuse Chirac, Sarkozy et Compaoré


Concernant les causes de son départ du pouvoir après la crise post électorale de 2010, Gbagbo a toujours pointé un doigt accusateur sur Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, président de la France respectivement de 1997 à 2007 et de 2007 à 2012, ainsi que sur Blaise Compaoré qui a quitté le pouvoir au Burkina Faso en 2014. Il ressort de l’article de Pigeaud que l’opinion de l’ex-président ivoirien n’a point varié sur la question.


« Lors de cette entrevue du 15 mai, Laurent Gbagbo, élu en 2000, a dit n’avoir aucun doute : la France a cherché, pendant toutes ses années à la présidence, à l’écarter du pouvoir. À l’époque, il l’avait déjà plusieurs fois laissé entendre. Peu après le départ de Jacques Chirac de la présidence française, en 2007, il avait par exemple déclaré : “Depuis que Jacques Chirac est parti, je dors d’un sommeil profond et je me réveille tranquillement, sans penser que la nuit on peut attiser des militaires à droite et à gauche’‘. Aujourd’hui, il assure “avoir su depuis le début’’ que Paris était derrière la tentative du coup d’État du 19 septembre 2002.C’est Lorsque cette opération armée, menée par des ex-soldats ivoiriens pro-Ouattara, a eu lieu, Laurent Gbagbo était en visite officielle en Italie, où il s’était entretenu avec le président du Conseil, Silvio Berlusconi. Ce dernier l’avait mis en garde, raconte-t-il : “Il m’a dit : “Ne fais pas confiance à Chirac, il te plantera un coup de couteau dans le dos.” La nuit suivante, la Côte d’Ivoire était attaquée’’. (…) C’est parce qu’il était “de gauche’’ que le pouvoir français a tenté de le renverser, affirme aujourd’hui Laurent Gbagbo, qui a longtemps lutté pour la restauration du multipartisme en Côte d’Ivoire, obtenue en 1990. “Une partie de la droite [française], et surtout Villepin [qui est en 2002 secrétaire général de la présidence de la République avant de devenir ministre des affaires étrangères – ndlr], ne voulait pas que je sois président’’, dit-il, ajoutant : “Les Français m’ont toujours préféré dans l’opposition’’. (…) L’ex-président précise que ses ennuis ont réellement commencé quand le socialiste Lionel Jospin a quitté ses fonctions de premier ministre en France et a été battu à l’élection présidentielle de mai 2002. C’est en effet seulement quelques mois plus tard qu’a eu lieu l’attaque du 19 septembre 2002. (…) “J’étais trop indépendant’’ vis-à-vis de la France, avance aussi Laurent Gbagbo pour expliquer l’acharnement des autorités françaises contre lui. Il rappelle qu’il a dû un jour répondre à Chirac qu’il n’était pas un de ses sous-préfets », a-t-elle écrit.


À propos de Sarkozy, Pigeaud rappelle qu’il était le président de la France lorsque le scrutin présidentiel de 2010 a été programmé. Elle fait alors savoir les réactions de Gbagbo relativement à ce contexte : « Seulement, Paris voulait qu’Alassane Ouattara, au profil plus conciliant, arrive au pouvoir. Les Français “ont imposé Ouattara en 1989 à Houphouët-Boigny [président de la Côte d’Ivoire de 1960 à 1993 – ndlr]. L’objectif, dès cette époque, c’était de l’amener à la présidence’’, analyse Laurent Gbagbo. Allié fidèle des Français en Afrique de l’Ouest, Blaise Compaoré a soutenu ce projet : “Compaoré m’a dit : “Tu es mon ami, mais il faut Ouattara comme président.”’’ Blaise Compaoré “a toujours agi pour le compte de la France’’, selon l’ex-chef d’État. (…) Le scrutin a finalement été programmé pour la fin de l’année 2010. Nicolas Sarkozy, ami d’Alassane Ouattara, était alors président de la France depuis 2007. Laurent Gbagbo a vite vu que les choses allaient mal tourner : “J’ai compris que Sarkozy voulait utiliser les élections comme prétexte. On nous a par exemple imposé l’entreprise Sagem’’ pour assurer une grande partie des opérations techniques liées à l’organisation du vote. (…) Ensuite, “Sarkozy a répété à Ouattara : “Tu vas gagner.” Puis ils ont levé des mercenaires dans la sous-région en leur promettant que s’ils arrivaient à enlever Gbagbo, ils auraient 12 millions de francs CFA chacun’’. (…) Auparavant, Laurent Gbagbo avait plusieurs fois signifié son souhait de voir l’armée française quitter la Côte d’Ivoire, où elle dispose d’une importante base. Il l’avait en particulier fait savoir à une délégation envoyée par Nicolas Sarkozy à Abidjan pour revoir l’accord de défense liant les deux pays. Il se souvient avoir déclaré : “Cette ère [de présence militaire française en Côte d’Ivoire] est finie.’’ “J’ai cru que la sagesse l’emporterait. Je ne pensais pas qu’ils iraient jusqu’à bousiller le pays’’, commente aujourd’hui l’ancien président. (…) Il n’a pas vraiment été surpris de se retrouver là (à La Haye, Ndlr) : depuis 2003, ses adversaires le menaçaient de l’amener devant la justice internationale, rappelle-t-il. Blaise Compaoré avait en effet déclaré en marge des “négociations’’ de Linas-Marcoussis, en janvier 2003 : “Gbagbo finira comme Milosevic, c’est-à-dire devant le Tribunal pénal international.’’ Quelques semaines après, en février 2003, Chirac avait repris la menace. Nicolas Sarkozy a fait de même en 2010, tout au début de la crise post électorale ».


La consœur a, enfin, souligné que Gbagbo a accepté de la recevoir en tant qu’auteure du livre “France-Côte d’Ivoire, une histoire tronquée’’ paru aux éditions "Vents d’ailleurs" en 2015.

    Alex A

Dernière modification le 07/06/2017

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Alex Aguié

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