Politique africaine : « vous êtes mal parti » ou la longue lettre ouverte à Macron d’un écrivain français

Lettre ouverte au président de la République française, Monsieur Emmanuel Macron, afférente à la politique française vis-à-vis de l’Afrique francophone subsaharienne

À l’attention de Monsieur le Président Emmanuel Macron
Présidence de la République française
Palais de l’Élysée, Paris


Monsieur le Président,

Jeune, audacieux, brillant, vous avez été élu par une majorité de Français, moins de mon point de vue parce qu’ils avaient été séduits par votre projet que parce qu’ils n’en pouvaient plus d’une caste politique repliée sur ses privilèges ; et qu’ils ne tenaient pas plus à faire perdurer au pouvoir une Gauche divisée et à bout d’idées qu’à y faire revenir une Droite revancharde et réactionnaire.

Votre victoire éclatante, une majorité parlementaire, un gouvernement de votre choix vous ont donné les clés du pouvoir ; et votre programme présidentiel somme toute assez « ouvert » va permettre d’entreprendre la politique que vous avez à cœur pour dessiner à la France un avenir meilleur.

Parmi tant d’autres thématiques, parmi d’autres priorités, vient s’inscrire dans votre agenda la politique que la France mène vis-à-vis de l’Afrique .

Et je me dois de vous le dire avec sincérité, mon ventre n’étant pas valise, sur ce sujet vous êtes de mon point de vue mal parti. D’où le fait que je m’autorise à vous adresser cette lettre ouverte.

D’être mal parti, Monsieur le Président, ne veut pas dire que vous arriverez mal car vous avez cinq années devant vous pour corriger de premiers faux pas comme d’aller visiter une base militaire française au Mali sans passer par Bamako au moins saluer le Président de ce pays, ce qui a heurté une sensibilité africaine attentive aux égards. Imaginez-vous, du temps où l’armée américaine avait des bases militaires en France, un Président américain venir en visiter une sans auparavant rendre visite au Général de Gaulle à Paris ?

Vous êtes mal parti, car, au lieu du changement profond que vous prônez et qu’attendent les forces vives africaines, vous semblez hélas mettre vos pas dans ceux de vos prédécesseurs François Hollande, Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac, en reprenant les thèmes éculés, les illusions vaines et les formules creuses caractéristiques de la politique de la France envers le continent africain ces dernières décennies, qui ont provoqué indifférence puis hostilité, et maintenant colère envers elle.

Plusieurs exemples peuvent témoigner de cette animosité :

En 2007 d’abord, quand le Président Sarkozy a prononcé son discours dit « de Dakar ». Ce texte (écrit par Henri Guaino) ne manquait ni de souffle ni d’idées. Mais en Afrique, qui l’a écouté ? Qui l’a lu ? On n’en a retenu qu’une formule qui portait effectivement à polémique, on a voulu y voir condescendance et arrogance.

Ensuite, vos premières interventions. Vous aviez eu le courage et pris le risque, en pleine campagne présidentielle et au rebours de toute démagogie, de qualifier – enfin ! – la nature du colonialisme. Je vous cite : « Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation. Certains, il y a un peu plus de dix ans, ont voulu faire ça en France. Jamais vous ne m’entendrez tenir ce genre de propos. J’ai condamné toujours la colonisation comme un acte de barbarie. Je l’ai fait en France, je le fais ici. La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. » Jamais un responsable politique français n’avait utilisé de termes aussi forts, ni porté une condamnation aussi claire.
Les Africains auraient pu vous en savoir gré. Or, qu’a-t-on pointé du doigt sur le Continent dans les discussions et les réseaux dits sociaux ? Votre propos sur le « défi civilisationnel » prononcé lors d’une conférence de presse en

Allemagne, terme qui a agacé et froissé.

A contrario, le Président Obama, avec un seul discours (prononcé à Accra) et avec une seule formule « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais de fortes institutions », avait obtenu sur le continent africain plus d’échos positifs que tous les Présidents français depuis trente ans.

Cela mérite alors de s’interroger sur ce que vous pourriez être enclin à considérer comme de l’ingratitude : pourquoi ces réactions outragées, épidermiques, parfois agressives envers la France et ses représentants ?
Pour trois raisons, Monsieur le Président.

D’abord, parce que la France, au lieu de capitaliser sur les facteurs de proximité, de partage, voire de connivence que favorisent la langue, l’enseignement et la culture, s’est petit à petit construit une image allant du défavorable au détestable, accusée qu’elle est de maintenir un asservissement néocolonialiste des pays africains tout en maintenant une politique de visas jugée trop restrictive.

Ensuite, parce que dans beaucoup de pays d’Afrique, ce qu’il est convenu d’appeler la société civile se politise et se radicalise. Elle se politise face à des gouvernements faillis. Et elle se radicalise sur des thèmes souverainistes, dont témoigne parmi d’autres le coup d’éclat envers le Franc CFA d’un activiste panafricaniste à Dakar. Les populations africaines veulent se réapproprier ce qui les rend distinctives et retrouver leur pleine autonomie. Cette aspiration à une re-construction s’exprime dans la mode et la coiffure, dans l’attrait pour les langues natives et pour l’histoire, dans la musique et l’alimentation, mais aussi dans le rejet du Franc CFA ou la contestation des statues des colonisateurs.
Enfin et surtout, parce que la France est associée à des régimes corrompus et bien peu démocratiques qui s’accrochent à un pouvoir considéré uniquement comme accès à une manne ininterrompue de prébendes. Ces gouvernements qui se révèlent n’avoir aucune préoccupation du bien-être de leurs populations ont à leur tête des gérontes irascibles et pusillanimes, démagogues et dangereux, entourés qu’ils sont d’une nuée d’affidés, d’obligés complaisants et de courtisans serviles, y compris français.

Contrairement à ce que proclament certains panafricanistes parmi les plus enflammés, le chef d’État français n’a pas besoin de l’appui de ces chefs d’État africains. Mais ces chefs d’État africains ont besoin de lui. Ils ont besoin de vous – c’est pour cela qu’ils viennent si souvent vous rendre visite à l’Élysée - pour qu’on les voie à leur télévision nationale [qui présente en boucle chaque jour et à chaque journal télévisé leurs moindres faits et gestes, puis ceux de la première Dame leur épouse] être salués par la garde républicaine de l’Élysée, discuter avec vous et avec vos ministres, signer des accords, accorder des interviews dans des magazines, etc.

Cette scénographie vise à masquer qu’ils ne sont que des satrapes avides et bien trop âgés en regard de la jeunesse impatiente de leur population, jeunesse qu’ils considèrent si peu, protégés de son ire qu’ils sont par des sicaires de leur propre ethnie, par des ministres de leur famille proche et de leur village unis autour du mot d’ordre « c’est à notre tour de manger ! », enfin par des conseillers et d’anciens officiers… français !

Pour masquer qu’ils n’ont de chef d’État que le titre, qu’ils s’avèrent sans souci de l’avenir et de l’intérêt général de leur pays, ces potentats africains habiles, retors même, savent fournir ce que leur demandent l’Occident et les technocrates internationaux : plans pluriannuels de développement, PPTE et DSRP, bilans d’étape et états chiffrés, innombrables présentations de PSE et autres Plans Émergence, rapports et audits… dont ils se soucient comme d’une guigne, tout occupés qu’ils sont à accaparer les richesses, les postes, les privilèges puis à gaspiller en voitures de sport, demeures de prestiges, produits de luxe pour leurs épouses et maîtresses, colifichets maçonniques, l’argent qu’ils ont détourné sans vergogne.

Ce scandale patent, les classes moyennes et les jeunesses africaines qui constituent l’avenir, ne le supportent plus.

Et elles en rendent la France responsable ou au mieux co-responsable. C’est pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux que m’alarmer et vous alerter, quand on annonce que vous allez vous rendre à Ouagadougou pour y prononcer « un discours programmatique dessinant les grandes lignes de la politique française en Afrique » et quand vous déclarez vouloir « développer tous les partenariats avec l’Afrique ».

En effet, vous qui avez l’habitude de réfléchir en profondeur avant d’agir, il ne vous aura pas échappé qu’il y a deux préalables à ces entreprises :
1.    La France doit-elle avoir une politique africaine ?
2.    Les Africains veulent-ils encore de ce partenariat ?

Curieusement, et depuis longtemps, les réponses à ces questions semblent implicitement positives. C’est une erreur manifeste.

En ce qui concerne le second préalable (je reviendrai ultérieurement sur le premier) une vérité partagée sur les deux continents depuis longtemps, est que les Français n’ont pas plus besoin de l’Afrique que les Africains n’ont besoin de la France, au sens littéral du terme. La France que vous représentez n’a pas besoin de l’Afrique, que ce soit sur le plan économique, diplomatique (contrairement à ce qu’on lit), militaire, etc. Et l’Afrique, qui s’est ouverte au monde, qui a développé de façon accélérée ses relations avec d’autres pays comme la Chine, mais aussi et tout autant avec le Maroc, l’Inde, la Turquie… n’a plus besoin de la France.

Les Africains quant à eux, dans leur très grande majorité, n’ont que faire d’un partenariat avec la France, pour une raison toute simple, Monsieur le Président : après soixante ans d’une Françafrique qui a abouti à des résultats pitoyables, la France n’a plus aucune légitimité pour conseiller ou admonester ses anciennes colonies. Encore moins avec des formules aussi optimistes que creuses que je me désespère de vous voir reprendre « …L’Afrique n’est pas seulement le continent des migrations et des crises, c’est un continent d’avenir. C’est en Afrique que se joue largement l’avenir du monde… Les pays d’Afrique seront nos grands partenaires et nous devons continuer à apprendre d’eux, comme ils peuvent apprendre de nous. » sous l’influence probable de Monsieur Le Drian, votre ministre qui devient – devant mes yeux stupéfaits – une réincarnation de Jacques Foccart.

Que découvririez-vous en effet dans la majorité des pays africains francophones, si, au lieu de suivre le programme officiel qu’on vous a préparé : visite d’une entreprise innovante, d’une pépinière de jeunes geeks, des nouveaux portiques du port, d’un nouvel échangeur routier, du projet de ville du futur qui sort de terre… on vous laissait vous rendre dans une des bourgades situées à moins de deux cents kilomètres de la capitale, mais que l’on ne rejoint à grande fatigue qu’après de longues heures de trajet, parce que la route est dégradée ou qu’un pont s’est affaissé ?

Là-bas et si près, pas de high-tech ni de couverture Internet, pas de masters en prospective numérique, pas de projet de métro, pas de centre commercial climatisé : de l’électricité quelques heures par jour et pas tous les jours, aucun réseau d’assainissement, des ordures qui jonchent les rues, des trottoirs défoncés où il faut vraiment faire attention à là où l’on pose ses pieds, entre mares d’eau stagnantes, moellons, parpaings, ferraille rouillée, planches cassées et vieux pneus, des déchets miniers qui souillent les rivières, de l’eau qu’on doit souvent aller chercher bien loin en remplissant de grands jerrycans, des écoles sous un simple auvent équipées pour tout matériel pédagogique de quelques bancs en bois, de tableaux et de craies, des classes de plus de cent élèves avec des maîtres qui n’ont pas toujours atteint le niveau du baccalauréat et diffusent parfois des MST (moyennes sexuellement transmissibles), des centres de soin dépourvus de tout matériel – ou alors cassé – animés par des médecins aussi dévoués que le personnel de santé est dur avec les malades et arrogant avec leurs familles, des produits agricoles – onéreux pour les habitants de la capitale - qui pourrissent sur place faute d’entrepôts et de moyens de transport. Dans les locaux de la sous-préfecture, vous seriez étonné du ballet des personnes qui en sortent en permanence pour pénétrer dans les fourrés : c’est que les latrines ne fonctionnent plus depuis longtemps… et vous rencontreriez des gens qui attendent depuis plusieurs jours un simple extrait d’état civil ou une quelconque pièce officielle, et que des fonctionnaires revêches et hautains rabrouent et renvoient sans aucune empathie.

Cette situation poignante, parfois effrayante, des populations africaines dans les pays de l’ancien « pré-carré français » signe l’échec objectif du partenariat tant encensé entre la France et l’Afrique. Ce naufrage, tant dans la gouvernance que dans les comportements, m’amène à une recommandation pressante, Monsieur le Président, afférente à ce que l’on appelle la politique africaine de la France. Je vous en conjure, Monsieur le Président, abstenez-vous de prononcer ce terme ! Car après tout, entend-on dire que la France a une politique asiatique ? Une politique sud-américaine ?

C’est à l’Afrique d’avoir une politique africaine, pas à la France. C’est à l’Union Africaine de dessiner les contours d’une politique africaine, à laquelle France ne pourrait apporter comme contribution acceptable par les Africains que d’en accompagner la réalisation, à la demande de cette organisation, là où ses savoir-faire reconnus s’avéreraient nécessaires. Mais ce n’est pas à la France de définir une politique africaine si les gouvernements du Continent ne sont pas capables de construire la leur ; politique africaine de la France que les Africains ne reconnaîtront en rien et considéreront (à juste titre ?) comme un ressac néocolonialiste.

Ce n’est donc pas à la France d’être le filet de sécurité monétaire ou militaire régional, et ce n’est plus à la France de développer l’Afrique, tant elle a manifestement échoué en ce domaine. Mais, si elle veut à l’avenir se reconstruire une image positive, si elle veut avoir une chance à terme de reconquérir les faveurs des masses africaines, la France doit avoir le courage de prendre quatre décisions politiques, immédiatement.

Première décision : la France doit se retirer militairement d’Afrique. Les Anglais, anciens colonisateurs comme la France, les Portugais, anciens colonisateurs comme la France, les Italiens, anciens colonisateurs comme la France, les Belges, anciens colonisateurs comme la France, maintiennent-ils des troupes stationnées en Afrique ? Non, à ma connaissance. Leurs relations avec leurs anciennes colonies s’en trouvent-elles affaiblies ? Non. Leurs intérêts économiques en sont-ils contrecarrés ? Non. Leurs expatriés s’y sentent-ils menacés ? Non. La France doit donc impérativement retirer toutes ses troupes  et cesser ses interventions militaires en Afrique. Pourquoi ? Parce qu’elles n’y sont pas couronnées de succès, qu’elles ne sont pas utiles aux peuples africains, et par voie de conséquence se révèlent néfastes pour la France elle-même. En voulez-vous des preuves, Monsieur le Président ?

L’armée française a tiré d’hélicoptères à balles réelles sur des Ivoiriens qui voulaient franchir les ponts reliant les deux parties d’Abidjan  pour aller manifester, puis attaqué la résidence présidentielle pour mettre au pouvoir le Président actuel de la Côte d’Ivoire . Mais les braises de la division sont-elles éteintes sous le vernis démocratique ? Les mutineries à répétition et les attaques de gendarmeries qui reprennent n’en portent pas témoignage.

L’armée française (avec les Anglais) a déposé et laissé assassiner le « guide » libyen Mouammar Kadhafi, tyran imprévisible. Qu’en résulte-t-il ? Le chaos, une Libye morcelée et placée sous la coupe de chefs de guerre et de milices.
L’armée française est intervenue en 2 013 au Mali « pour quelques mois ». Plus de quatre ans après, elle y est toujours et la situation n’a guère évolué : le Nord Mali est toujours sous la coupe de groupes autonomistes-mafieux-djihadistes-trafiquants, les accords de paix ne sont en rien appliqués et l’armée française devient perçue comme une armée d’occupation, des « bavures » ternissant son aura initiale.

L’armée française est intervenue en Centrafrique (pour la septième fois depuis l’indépendance) également en 2 013. À date de cette lettre ouverte, l’autorité du Président centrafricain ne semble pas dépasser les faubourgs de Bangui, le territoire n’est plus sous autorité étatique et la spirale de violence accompagnée de massacres interethniques ou interreligieux reprend.

Enfin l’armée française a contribué à exfiltrer le Président burkinabé Blaise Compaoré qui fuyait le soulèvement et la colère de sa population, confirmant ainsi aux yeux des Africains venir toujours au secours des potentats haïs du peuple.

Seconde décision : la France doit se retirer de la gestion du franc CFA. Ce dernier doit être rebaptisé, sa stabilité doit être prise en charge par les banques centrales régionales africaines et non par la Banque de France, sa convertibilité avec l’Euro discutée avec la Banque Centrale Européenne ; toutes les monnaies du monde, à l’exception du CFA donc, ne sont-elles pas placées sous la responsabilité de leurs gouvernements ou de leurs banques centrales ? Presque soixante ans après les indépendances, en quoi et pourquoi la France devrait-elle encore s’impliquer – avec toutes les critiques qu’elle reçoit pour son rôle – dans une monnaie qui n’est pas la sienne ?

Troisième décision : la France doit modifier sa politique de visas. Laissez-moi à ce propos, Monsieur le Président, vous narrer une anecdote éclairante. La veuve d’un ambassadeur africain, dame respectable d’un âge certain, décide de venir à Paris faire la connaissance de son dernier petit-fils, sa fille mariée à un Français vivant à Paris. L’ambassade de France lui refuse un visa ! A contrario, elle m’a montré le visa permanent multi-entrées que les États-Unis lui avaient octroyé. Vous devez savoir, Monsieur le Président, que pour nombre d’artistes, d’intellectuels, de hauts fonctionnaires, d’entrepreneurs, de sportifs, de jeunes cadres « à potentiel », tous africains, venir à Paris reste un rêve : les selfies et photos qu’ils publient – émerveillés et radieux – sur FessedeBouc en témoignent. Mais la politique ultra-restrictive de nos consulats les empêche trop souvent d’accomplir ce voyage, et les contraint à se tourner vers d’autres destinations plus ouvertes : Maroc, Canada, Dubaï…

Si la France est actuellement obligée d’appliquer cette politique draconienne, c’est parce qu’à l’inverse, sous la pression d’une camarilla d’associations pseudo-caritatives, elle s’avère incapable d’expulser ses clandestins. C’est donc à une révolution copernicienne qu’il faut vous atteler : ouvrir la France à ceux qui souhaitent la découvrir, s’y former, y établir des relations d’affaires ou y faire preuve de leur talent, et expulser sans coup férir tous ceux qui dépasseraient la date autorisée de leur retour.

Dernière décision : la France doit arrêter toutes ses simagrées paternalistes pour ne pas dire néocolonialistes qui ont le don d’exaspérer les jeunes Africains : sommets France Afrique, cellule africaine de l’Élysée, conseillers spéciaux en tous genres, et enfin votre nouveau « Conseil présidentiel pour l’Afrique ». Avez-vous créé un Conseil présidentiel pour l’Europe (ô combien plus importante pour la France), Monsieur le Président ? Non. Avez-vous créé un Conseil présidentiel pour l’Asie (ô combien plus stratégique pour la France), Monsieur le Président ? Non. Alors pourquoi ce Conseil pour l’Afrique, composé de footballeurs, blogueurs, entrepreneurs plutôt que d’experts ? Pour l’image ? Pour court-circuiter le bataillon d’ambassadeurs français qui sur place, avisés, au fait des réalités, s’agacent de se voir « doublés » par les représentants médiatiques d’une nouvelle bobosphère mondialisée ? Autant que les équipes Afrique du Quai d’Orsay se sentent déconsidérées, je suppose.

Alors, Monsieur le Président, vous pouvez me demander : mais donc que faire ? Ou plutôt, la France doit-elle vraiment ne rien faire pour l’Afrique ?

Oui.

Oui, Monsieur le Président, la France doit d’urgence se retirer plutôt que d’intervenir et ses dirigeants se taire plutôt que de pérorer dans le vide à longueur de sommets d’entraide et de forums pour le développement, car « les Africains n’ont pas de leçons à recevoir des dirigeants étrangers, ils ont des leçons à donner à leurs propres dirigeants ».

Monsieur le Président, à Ouagadougou je vous en conjure, renoncez donc au grand-discours-refondateur. Non point que ce que vous diriez serait inepte, incongru, inapproprié, erroné.

Mais parce que dans un vieux couple, quand l’un des conjoints ne tolère plus rien de ce que l’autre fait ou dit, chaque phrase ou chaque acte, même anodin, censé, rationnel, bénéfique, n’est plus supporté. Or c’est à ce point d’exaspération que l’Afrique « en marche » est arrivée avec la France : quoique vous disiez, quoique votre gouvernement décide ou entreprendra, les Africains le critiqueront immédiatement, car ils n’en peuvent plus de la France, aussi injuste que ce soit au regard des dizaines (centaines ?) de milliards d’Euros d’aide au développement que la France a déversé auprès de ses anciennes colonies. À moins que précisément ils ne fassent grief à la France du gaspillage de ces sommes considérables qui ont servi à si peu de chose, sinon à enrichir des parasites (y compris français) et ceux qui étaient déjà riches.

Les Africains ne demandent en effet pas à la France une repentance, mais de la modestie, de l’humilité, moins d’émotivité, plus de lucidité, moins d’emphase, enfin plus de cohérence entre ses dires et ses actions.
Je sais, ô je sais que cela va être difficile, que cela va vous coûter. Car, quand vous serez reçu dans les capitales africaines, je peux dès à présent deviner quel sera votre état d’esprit : vous serez heureux ! Et il ne doit pas se présenter tant de moments où l’on se trouve heureux quand on est en charge de piloter l’avenir d’un pays, tant la vie politique est dure, méchante, jalouse. Vous serez heureux de l’accueil que l’on vous réservera et d’être fêté comme l’avait été François Hollande à Bamako. Vous serez heureux de toutes les attentions dont vous serez l’objet, de la chaleur humaine, de la prévenance, de la gentillesse, de la bonne humeur qui vous entoureront. Manuel Valls en avait été surpris lors de son premier déplacement en Côte d’Ivoire comme Premier ministre et je l’imaginais alors se dire in petto qu’il aimerait bien pouvoir vivre en France des moments si cordiaux.

C’est que, ne vous y trompez pas Monsieur le Président, les dirigeants africains francophones sont malins, très malins même, et ils savent recevoir le Président français comme une famille africaine sait recevoir le benguiste  qui revient au village : elle fête son retour comme ils fêteront votre arrivée, parce qu’elle attend des cadeaux de lui comme ils attendent les faveurs de la France. Vous allez être reçu dans de très beaux hôtels avec de superbes paysages, vous allez rencontrer des gens plus avisés et plus cultivés que ce que des préjugés pourraient laisser accroire, vous allez voir sur tous vos parcours des foules souriantes et enthousiastes qui porteront votre portrait sur leurs pagnes et qui agiteront le drapeau français, vous allez aussi croiser de très jolies et très élégantes jeunes femmes qui auront le don d’agacer votre épouse, vous allez converser avec des ministres sincèrement francophiles.

Et pourtant, Monsieur le Président…

Pendant que ces potentats vous accueillent (ou que vous les recevez sous les ors surannés de la République française), la jeunesse africaine, elle, enrage. Or la jeunesse, Monsieur le Président, c’est soixante pour cent de la population africaine.

Elle enrage d’abord de ne pas avoir d’emplois et de devoir végéter dans de petits boulots informels et mal payés. Elle enrage, quand elle est diplômée, de voir que les recrutements (sauf dans des sociétés multinationales pourtant si décriées) se font uniquement par piston - il faut connaître au moins un haut d’en haut - ou par coucherie. Elle enrage aussi – comme le reste de la population – de ses conditions de vie, dont elle accuse la France autant que ses gouvernants.

Il y a quinze ans de cela, mon activité professionnelle me donnant la chance de côtoyer chaque année plusieurs centaines d’Africains dans des pays différents du Continent, j’avais déjà perçu que si les plus de cinquante ans restaient francophiles, les moins de vingt-cinq ans étaient francophobes. Le temps étant passé, les francophiles ont maintenant plus de soixante ans ou sont financièrement obligés de la France, quand ce sont maintenant les moins de quarante ans qui sont francophobes.

Le parlement français l’avait bien perçu, lui qui écrivit dans un rapport publié en mai 2 015 : « Les pays dans lesquels la France est aujourd'hui mal vue ne sont pas rares… Notre pays apparaît comme facteur d’immobilisme, comme un frein à l’évolution souhaitée des sociétés… Notre pays ne semble pas avoir tenu compte de l’évolution des sociétés africaines, de la montée de nouvelles aspirations de la part de la jeunesse, avec laquelle les gérontocraties au pouvoir ne sont plus en contact, si tant est qu’elles l’aient jamais été. Notre pays n’a pas su se distancier des classes dirigeantes qu’il a toujours soutenues, et surtout, ne s’est pas encore connecté avec les jeunes générations, qui feront l'Afrique de demain. »

Il y a dès lors urgence, j’écris bien urgence, à remplacer avec les pays africains la relation parent-enfant actuelle, qui admet et tolère qu’un gouvernement africain, aussi démagogue soit-il, aussi impécunieux soit-il, aussi corrompu soit-il, aussi incompétent soit-il, « s’en sorte toujours » parce que l’armée française viendra au secours de son armée qui n’existe que sur le papier, parce que le Ministère des finances français effacera une fois de plus les dettes qu’il ne peut pas honorer, parce que le gouvernement français allouera une fois encore une aide d’urgence pour éviter la sécheresse qui n’a pas été anticipée, etc. par une relation d’adulte à adulte, où les Présidents africains seront traités comme les Présidents des autres pays au lieu d’être considérés comme des frères ou des « tontons », où ils seront reçus comme leurs pairs ni plus ni moins, et… renvoyés à leurs responsabilités vis-à-vis des bailleurs et surtout vis-à-vis de leur peuple.

Certains régimes n’y survivront pas ? Certains pays sombreront dans l’anarchie ou se disloqueront ? Ce n’est plus le problème de la France, Monsieur le Président, d’une France qui va avoir beaucoup de mal à payer ses propres dettes, d’une France puissance moyenne qui a du mal à se reconnaître comme telle. C’est maintenant (l’ONU faisant, conflit après conflit, la preuve de son impéritie) la responsabilité de l’Union Africaine et des institutions régionales (CEDEAO, CEMAC…) africaines. Assumeront-elles leurs responsabilités ou seront-elles défaillantes ? L’avenir le dira et elles en seront redevables devant l’histoire. Mais rien ne prouve a priori qu’elles feront moins bien que la Françafrique, comme en témoignent le naufrage de la République centrafricaine ou la patrimonialisation  du Gabon et du Togo par une seule famille gouvernante depuis cinquante ans, sans que la France, de Gauche comme de Droite, n’y ait trouvé à redire.

Voilà ce que j’avais à cœur de vous transmettre, Monsieur le Président, avant de vous demander, comme il se doit, la moitié de la route.
Je vous sais gré de l’attention que vous avez bien voulu porter à cette missive et je me tiens à votre disposition pour la discuter, si vous le jugiez bon.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, en l’expression de ma considération et de mes respectueuses salutations.

Éric Bohème, 13 novembre 2017
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Dernière modification le 14/11/2017
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